Jean bart

Meurtre à Dunkerque "SOUS L'OEIL DE JEAN BART" un roman de Roger Constantin et Krystel (roman complet)

 

Roger Constantin & Krystel

Meurtre à Dunkerque

"Sous l’œil de Jean Bart"

 

 

Résumé

Dunkerque, 27 août 2014, Place Jean Bart.

Yorick Leroy découvre son épouse Eva, morte dans la salle de bains, la veille de leur dixième anniversaire de mariage.

Accident ou suicide?

Persuadé qu'il s'agit d'un crime, le commissaire Magnac ouvre une enquête.  Les mensonges s'accumulent chez les antagonistes.  Yorick mène une double-vie avec Petra son ambitieuse maîtresse.  David son meilleur ami ment aussi.  

Et même la caissière du supermarché!

Mais qu'ont-ils de si important à cacher?

Et si Jean Bart avait tout vu depuis son piédestal?

 

Dunkerque hotel ville

Dunkerque : L'hôtel de Ville

 

 

Cette oeuvre est une pure fiction.

Toute ressemblance avec des faits et des personnes existants ou ayant existés ne serait que fortuite et involontaire.

 

 

Jean bart croqtabouille

Jean Bart dessiné par ©croqtabouille

Photo de couverture du livre (version imprimée) 

 

 

 

Chapitre 1

 

Dunkerque, le mercredi 27 août 2014

Le commissaire Magnac mâchonnait son crayon en tapant un rapport sur le clavier de son PC. Un vieux réflexe qui remontait du tout début de sa carrière, dans les années 80, au temps où le crayon était encore très utilisé.

Un geste considéré aussi comme un tic qui masquait, en général, une certaine contrariété chez lui.

Âgé de 54 ans, Richard Magnac était de taille et de corpulence moyenne, il mesurait environ un mètre soixante-dix et affichait une petite bedaine. Ses cheveux grisonnants, coupés court, laissaient apparaître une calvitie naissante.

C’est la bouille rondouillarde, joviale et rubiconde, qu’il avait atterri au commissariat de Dunkerque, quatre ans auparavant.

Ses collègues l’avaient vite surnommé le vieux maniaque. Un malin jeu de mots trahissant ses origines du Gers mais plein de bon sens quant à sa manière de mener une enquête. Tel un fin limier, il était toujours à la recherche du moindre détail.

Voyant l’horloge pointer dix-huit heures, il remit le rapport dans sa farde encombrant le côté gauche de son bureau.

—Bon c’est fini pour aujourd’hui ! Foutue paperasserie administrative ! S’exclama-t-il.

C’était fidèle à son habitude de critiquer cette part du boulot qui le rechignait tant.

—Non pas encore commissaire! Lui répondit sa collègue Justine en poussant la porte entrouverte du bureau.

—Vous me surveillez ou vous écoutez aux portes Justine ?

—Richard ! Je connais ton humeur bougonne lorsque tu plonges ton nez dans tes dossiers. Inutile de faire semblant de ne pas m’entendre.

—Si je comprends bien, nous jouons les prolongations ce soir !

—Bien vu Sherlock ! Avec ce temps enfin un peu plus serein et ce rayon de soleil, je t’emmène faire une balade au centre-ville et dire bonjour à Jean Bart.

—Tu sais, je l’ai déjà salué ce matin mon ami Jean Bart ! Et c’est comme cela tous les jours depuis quatre ans, enfin... presque.

—Ah bon ? Je ne savais pas que le célèbre corsaire était ton ami !

—Normal de l’avoir comme copain de quartier quand on habite rue Dupouy. Tu ne crois pas ?

—Il pourra peut-être nous dire ce qui s’est passé depuis son piédestal, car on a un macchabée dans le coin.

Justine Devos, trente-cinq ans, originaire de Lille, était l’équipière favorite du commissaire. Elle avait obtenu le grade de lieutenante de police au moment de sa mutation à Dunkerque, six mois plus tôt. Malgré son air de garçon manqué et son caractère assez intrépide au boulot, elle avait gardé toute l’élégance de sa féminité.

Elle n’était ni plus grande ni plus petite que Richard et avait une physionomie très mince, à la rigueur, presque frêle. Sa longue chevelure châtain clair encadrait la finesse de son visage et ses yeux verts. Leur expression lui donnait un air de ressemblance assez frappant avec l’actrice Claire Keim.

Justine prit place, côté conducteur, dans la voiture banalisée de service, une Renault Scénic grise. Le commissaire préférait laisser le volant à sa collègue pour une question de concentration sur l’enquête. C’est ce qu’il prétendait. Mais à vrai dire, la conduite n’était plus son point fort depuis qu’il avait provoqué un carambolage important, à la suite d’une folle course-poursuite sur le périphérique de Paris, dix ans plus tôt, lorsqu’il travaillait à la DRPJ 36 Quai des Orfèvres.

—Alors que sait-on de plus sur ce macchabée ? Demanda Richard en bouclant sa ceinture de sécurité.

—On a reçu un appel d’un certain Yorick Leroy, répondit Justine en démarrant le véhicule, il habite un immeuble de la Place Jean Bart. Il a retrouvé sa femme morte dans la salle de bains, à son retour de l’hypermarché Carrefour de Saint-Pol-sur-Mer.

—Eh ! Justine attention, freine bon sang !!!

—Quoi ! Eh, pas de stress Richard ! J’ai bien vu que la BMW blanche allait nous brûler la priorité. Note la plaque au lieu de rouspéter sur ma conduite.

—On en était où déjà ? Ah oui, à l’hypermarché ! Il y travaille ?

—Non. Apparemment il était allé faire des courses là- bas pour organiser une petite réception, demain, à l’occasion de leur anniversaire de mariage. Dix ans de mariage ! Tu te rends compte, cela fait plus qu’un bail.

—Moi j’ai tenu sept ans et c’est déjà....

—Avec ton caractère ronchon, je me demande comment t’as fait pour qu’elle te supporte aussi longtemps! L’interrompit Justine.

—Pfff !!! Et toi alors ? Tu n’es même pas mariée et avant que tu ne te trouves un...

—Ok stop! Tout cela nous écarte de notre conversation.

—Tu as raison... dis-moi alors! Accident, suicide, meurtre ?

—Accident vraisemblablement ! Le mari était complètement effondré au téléphone. Il n’arrêtait pas de répéter : « Et dire que je préparais une surprise pour fêter nos dix ans ! ».

—Le mari aurait-il donné plus de précisions ? Ajouta Richard.

—Non, je n’en sais pas plus. Nous verrons sur place. De toute façon, j’ai déjà envoyé quatre hommes là-bas et contacté le légiste.

—T’as appelé les experts Manhattan au cas où ?

—Non, j’aime mieux ceux de Miami ! Richard, ai-je l’air d’une débutante ?

Il y avait à peine un kilomètre entre le Quai des Hollandais et la Place Jean Bart. Dans quelques instants, le commissaire Magnac et sa dévouée équipière Justine Devos commenceront leur enquête.

Justine s’engagea directement de la rue Clemenceau dans la rue piétonnière de la Place Jean Bart sans se préoccuper du panneau d’interdiction, de l’autorisation municipale et du service de voirie nettoyant la chaussée après le marché du mercredi. Elle se gara à côté d’un autre véhicule de police, officiel celui-là, stationné devant la librairie Majuscule. Devant le bâtiment, un brigadier de faction les attendait.

—Par ici commissaire ! C’est au deuxième étage de l’immeuble, un peu plus loin, au-dessus de la brasserie « Le Milord » ! Lui indiqua ce dernier.

Richard Magnac et son acolyte grimpèrent les escaliers quatre à quatre avant de gagner l’appartement. Un autre brigadier les attendait devant la porte d’entrée et les guida directement vers la salle de bains où se trouvait le cadavre. En jetant un coup d’œil furtif vers le living, Justine remarqua un homme avachi dans un fauteuil. Il était recroquevillé sur lui-même, les coudes appuyés sur ses genoux, la tête entre ses mains. Richard et Justine entrèrent dans la salle de bains.

—Nous n’avons touché à rien ! Nous vous attendions, souligna l’inspecteur Martin, arrivé en premier sur les lieux. J’ai demandé au mari de se tenir à l’écart et de patienter dans le living.

—Merci Martin, répondit le commissaire en se penchant vers le corps, à l’affût du moindre détail.

Son flair, aussi rusé que celui d’un renard, lui permettait souvent de cerner, dans un simple regard, toute la pensée profonde de la victime. Cette première vision, signe d’intuition et de conviction, était primordiale pour la suite de l’enquête.

La victime, une femme à la chevelure blonde, mi- longue, coupée au carré, avait environ trente ans. Couchée sur le ventre, elle était vêtue d’une robe moulante très courte et aux manches 3/4. Une grimace figeait son visage pour l’éternité. Ses yeux, encore larmoyants de douleur, fixaient la baignoire et sa joue droite reposait sur le sol. Sa bouche béante donnait l’impression de crier, dans un ultime souffle, toute la détresse subite qui l’avait envahie.

Le corps était face au lavabo, les jambes légèrement pliées, le bras droit le long du corps et le gauche allongé au-dessus de la tête. La main était ouverte, doigts écartelés, comme si elle avait voulu se retenir à l’évier pour ne pas s’écrouler par terre. Une grosse tache de sang, écoulée depuis le dessus de la tempe et de l’arcade sourcilière droite, s’était répandue autour de son visage. Un contraste poignant entre l’hémoglobine et le blanc du carrelage.

Dans sa chute, le lavabo, lui aussi, avait été éclaboussé. Peut-être l’avait-elle heurté en tombant et avait dû emporter, avec son bras gauche, quelques produits de maquillage posés sur la tablette scellée au mur près de l’évier. Un flacon de parfum « Midnight Poison de Dior » était brisé en mille morceaux sur le sol.

—Pauvre femme ! Pensa Richard en fixant le faciès de la dépouille.

—À quoi penses-tu Richard ? Lui demanda Justine qui semblait plus qu’émue, par le regard de cette fille.

Elle aussi avait discerné un appel de désespoir dans ces yeux éteints. Elle ressentait un sentiment d’injustice, difficile à accepter lorsqu’il s’agissait d’une personne de son âge ou plus jeune, surtout si elle était de sexe féminin.

—Tiens, sèche tes yeux, lui répondit-il en lui tendant un mouchoir. Tu t’habitueras à la longue! Derrière ta carcasse, que tu te veux d’acier, se cache un vrai cœur tendre. Parfois trop !

—Ne te moque pas de moi Richard, s’il te plaît. Tu connais très bien ma sensibilité. Alors merde et dis-moi le fond de ta pensée !

—Accident ? Non ! Ce serait trop stupide. Accident et suicide en même temps, cela se pourrait...

—Tu crois qu’elle aurait pu être dans un état hypnagogique au point de chuter dans la salle de bains, après l’absorption d’une drogue ou d’un cocktail explosif ?

—Venir se faire vomir dans un dernier réflexe de survie avant de sombrer dans l’inconscience, c’est plausible !

—Allons Richard, tu me fais louper une casserole de moules à La Panne! Et dire que j’attendais ce moment depuis l’ouverture de la saison des Jumbo de Zélande en Belgique, lança Robert Dubois, le médecin légiste, en arrivant sur les lieux.

—Tu ne m’as pas invité ! Lui répondit Richard, un sourire moqueur sur les lèvres, donc il faudra bien que tu te contentes d’un jambon beurre devant ton macchabée à la morgue. Vengeance cher ami, vengeance !

Et il lui serra la main en toute amitié. Justine et le commissaire laissèrent le légiste à son boulot et se rendirent dans le salon où l’inspecteur Martin les attendait en compagnie du mari, Yorick Leroy. Quand ils arrivèrent dans le salon, Yorick était debout devant la porte-fenêtre donnant sur le balcon et semblait scruter la statue de Jean Bart à travers les feuilles des arbres. C’était, en tout cas, l’impression qu’il donnait à Justine, d’après l’inclinaison de sa tête.

—Désolé, franchement désolé, monsieur Leroy ! Je vous prie d’accepter toutes mes condoléances, lui adressa Richard en s’avançant vers lui.

—Merci commissaire, ajouta-t-il en sanglotant avant de lui faire face, mais c’est tellement horrible ce qui m’arrive. Et dire que je lui préparais une surprise pour notre anniversaire de mariage demain. C’est affreux !

Les yeux noisette de Yorick étaient rougis par le chagrin. Il avait le regard égaré et son comportement de mari éperdu contrastait avec sa carrure. Grand brun basané, au style méditerranéen, stature imposante, il donnait plutôt l’impression d’être une personne au caractère dur.

—Je compatis à votre douleur, répondit Justine. Et si vous voulez bien vous asseoir au salon, nous serons plus à l’aise pour vous poser quelques questions. Dites-moi monsieur Leroy, comment s’appelait votre épouse ?

—Éva ! Éva Lambert, de son nom de jeune fille, née à Calais en 1983 le,... euh, le 20, non le 21 novembre. Pardon... c’est l’émotion !

―Quand et comment l’avez-vous trouvée ? Questionna Richard.

—Je suis rentré du Carrefour de Saint-Pol-Sur-Mer un peu après 17h30, 17h40 peut-être ! Mais je n’ai pas vraiment prêté attention à l’heure. Je pensais trouver Éva dans le salon en train de regarder la télé car c’est une adepte des émissions de téléréalité de fin d’après-midi. Ne la voyant pas et comme le téléviseur était éteint, j’ai cru qu’elle se reposait dans la chambre donc je ne me suis pas inquiété. C’est quelques minutes plus tard, en allant aux toilettes, que je l’ai découverte. Je vous ai téléphoné immédiatement !

Pendant que Richard continuait à questionner le mari d’Éva, Justine avait rejoint l’inspecteur Martin qui venait de l’interpeller de la cuisine. La scientifique venait de débarquer.

—Et vous pensez que c’est un accident, une malencontreuse chute ? Poursuivit Richard.

—Je ne pense rien commissaire, je suis encore sous le choc ! C’est tellement atroce, je suis bouleversé, désespéré.

—Ok d’accord, je ne vais pas vous importuner plus longtemps. On reprendra cette conversation plus tard, quand vous aurez recouvré vos esprits. Je comprends...

Alors que le commissaire se leva du fauteuil et prit congé de Yorick Leroy, Justine revint au salon.

―Horacio et ses potes de la scientifique ont débarqué commissaire.

—Ah ! C’est le rouquin qui est de service aujourd’hui lieutenante ? Répondit Richard en lui adressant un discret sourire narquois.

—Il me semble que je vous en avais déjà parlé dans la voiture, commissaire. J’ai bien dit Miami, non ?

Juste avant de quitter l’appartement, Richard fit demi-tour pour revenir un instant dans le salon. À l’aide d’un gant en latex qu’il venait de dérober à la scientifique, il prit délicatement par le pied, le verre vide posé sur la desserte à côté du divan, juste derrière une composition florale. Il porta le récipient à son nez et le huma en le faisant tourner à plusieurs reprises entre ses doigts.

—Vous êtes-vous servis un verre d’alcool en rentrant ? Demanda-t-il à l’époux de la victime.

—Non, je... non... c’est, c’est certainement le verre de ma femme. Oui c’est certain ! C’est celui de ma femme. Elle buvait assez bien ces derniers jours...

—À demain monsieur Leroy ! Courage, reposez-vous. Je reviendrai vous voir demain, vers 10h.

Richard sortit de l’appartement en compagnie de sa collègue, laissant la police scientifique et le médecin légiste faire leur boulot respectif. Ils regagnèrent leur véhicule de service sans mot dire. Justine comprenait que ce silence trahissait un détail qui chiffonnait son chef. Avant de mettre le moteur de la Scénic en marche, Justine se tourna vers Richard, déjà installé sur le siège passager.

—Ce n’est pas un accident, à voir ta moue ! J’avais complètement zappé le verre sur la desserte. Est-ce le verre qui te turlupine ?

—Non ce sont plutôt les réponses du mari ! Il s’est vraiment senti mal à l’aise pendant mon interrogatoire. Il aurait pu mentir en faisant croire que c’était son verre. Alcool plus barbituriques, voilà un cocktail bien détonnant !

—Donc suicide ! Mais comment es-tu au courant pour les barbituriques ? Je ne t’en ai pas encore parlé. Ce n’est pas en reniflant cette coupe vide tout de même ?

—Non, ce n’est pas une question d’odorat, mais de vue ma chère ! En passant devant la cuisine, j'ai jeté un œil furtivement. La boîte de Mogadon traînant sur l’évier m’a interpellé... et maintenant si tu démarrais et me déposais directement Rue Dupouy ! Cela serait gentil de ta part.

—Pas question Richard ! Tu dois repasser par la case départ.

—Et pourquoi devrais-je retourner au commissariat ?

—Comme cela, tu rentreras à pied ! La marche, c’est vachement bon pour éliminer sa brioche. Foi de sportive !

—M’enfin quelle mouche t’a piquée? Justine, tu pousses le bouchon un peu loin ! J’ai déjà fait le parcours à pied ce matin.

—Oh Richard ! Et la plaisanterie quoi ? Je te taquinais ! Je suppose que tu n’es pas contre d’aller prendre un pot au Tormore Pub ? Soirée à moitié foutue ou foutue pour de bon, c’est bien kif-kif ! Non ?

 

 

 

Chapitre 2

 

Un mois plus tôt

En ce petit matin du jeudi 24 juillet, un rai de soleil puissant perça à travers les rideaux orangés de la fenêtre de la chambre de David. La chaude luminosité lui fouetta le visage et le réveilla.

C’est la tête bien calée contre l’oreiller et allongé sur le dos que David ouvrit les yeux. Dans un geste machinal, il regarda sa montre. Elle indiquait 06h20.

Une compression sur son humérus droit lui rappela qu’un visage était blotti contre son épaule. Il tourna la tête pour le contempler. Complètement nue, au-dessus des draps de satin blanc, une jeune femme sommeillait, couchée sur son côté gauche. Sa délicieuse anatomie épousait le corps de David, son bras droit reposait sur son torse et sa jambe droite pliée entourait sa taille. Sa chevelure était tout ébouriffée et des perles de sueur sur son front témoignaient encore de l’effervescence des ébats amoureux de la nuit.

D’une main délicate, David enleva une mèche rebelle collée sur son œil droit. Malgré ses précautions pour ne pas la réveiller, elle s’étira de tout son long et ouvrit les paupières.

—Bonjour, vous ! Lui ronronna David en lui effleurant les seins d’un doigt coquin.

—Bonjour mon chéri ! Donne-moi un bisou, s’il te plaît… répondit-elle en rapprochant son visage jusqu’à ce que leurs lèvres s’effleurent.

Encore tout reconnaissant de la nuit d’amour qu’elle lui avait offerte, David l’attira contre lui et l’embrassa langoureusement. Ce nouveau corps-à-corps entraîna de sensuelles caresses, prélude à de nouveaux ébats torrides.

Alors qu’elle aurait dû être radieuse de bonheur après ce moment de jouissance, sa mine était plutôt triste et ses yeux remplis d’amertume.

—C’est fini alors… c’était notre dernière nuit… tu as pris ta décision ? Lui demanda-t-elle en laissant échapper quelques larmes. Pourquoi David ? Dis-moi pourquoi ! On est si bien ensemble !

—Éva ! Ma douce Éva, tu connais mes raisons. Ce qui devait être une simple aventure d’un soir a pris bien trop d’ampleur. On ne peut pas continuer comme ça !

—Mais David, je t’aime, je ne pourrais pas …

—Non, Éva Je t’en supplie. C’est aussi dur pour moi que pour toi ! Tout cela n’aurait jamais dû se passer entre nous. On est allé trop loin et je m’en veux. Pour toi, pour nous et surtout pour ton mari. Tôt ou tard, il va s’en apercevoir !

—Mais il est bien trop occupé par son boulot !

—Éva, c’est mon meilleur ami ! Tu l’oublies ça ? Tu ne te rends pas compte de la situation. Il s’agit de mon meilleur ami…

David Vermeulen, blond aux yeux verts, était né à Dunkerque le 23 avril 1981, le même jour que Yorick Leroy.

Depuis les premiers jours de leur vie, à la maternité du Centre Hospitalier, ils ne s’étaient pour ainsi dire jamais quittés. Ils étaient tous les deux originaires du quartier Saint-Gilles et avaient fréquenté les mêmes écoles, de la maternelle au lycée Jean Bart.

Camarades d’enfance puis d’adolescence, complices de sorties et de rencontres amoureuses, ils étaient à l’époque, surnommés « les jumeaux » par leur entourage. Et pourtant rien ne les rapprochait au niveau physique en dehors de leurs imposantes carrures sportives d’un mètre quatre vingt-cinq.

Seule l’arrivée d’Éva dans la vie de Yorick les avait quelque peu éloignés depuis 2004. Cependant, ils ne restaient jamais plus d’une semaine sans se voir. Soit chez l’un ou chez l’autre, soit au restaurant ou lors de parties de tennis.

Depuis le mariage entre Éva et Yorick, David avait appris à vivre seul. Enfin presque ! Il avait un tel pouvoir de séduction qu’aucune conquête féminine ne lui résistait. Elles étaient invitées les unes après les autres, à faire connaissance avec son luxueux appartement du Quai des Jardins. C’était souvent pour une nuit, mais parfois, une plus chanceuse ou plus habile au lit, pouvait prétendre à un intérim à la durée limitée de deux ou trois semaines.

Tout comme Yorick, il était passionné de tennis depuis l’enfance et y excellait. Il aurait pu prétendre à une carrière professionnelle de haut niveau dans ce domaine si un stupide accident de voiture, un soir de guindaille, ne lui avait pas bousillé le genou droit. De sa passion, il en avait fait néanmoins un métier lucratif. Il était propriétaire et exploitant d’un Club House assez chic, situé à mi-chemin entre Dunkerque et Calais, comprenant terrains de tennis, salle de fitness et un restaurant réputé. Homme d’affaires mais avant tout professeur de tennis, il profitait de ce statut pour racoler ses proies féminines lors de cours particuliers.

—Merde David le fustigea Éva en sortant de la salle de bains, tu me fous à la porte sous prétexte de te culpabiliser vis-à-vis de mon mari ! Tes jeunes midinettes friquées du tennis te manquent, il te faut de la chair fraîche !

Dans son cœur de femme bafouée, l’indignation succéda très vite au chagrin. Habillée d’un short en jean et d’un débardeur gris anthracite à fines bretelles signé NAF NAF, elle se précipita vers la sortie. Elle n’avait pris, ni le temps de se coiffer, ni de se maquiller. Ses cheveux étaient trempés et ses joues aussi, mais de larmes.

—Éva ! Attends ! Ne t’en va pas tout de suite, je t’en supplie ! Implora David en se levant d’un bond et en attrapant à la volée son boxer posé au pied du lit. Il courut vers elle à cloche-pied jusque sur le palier en tentant de l’enfiler, tant bien que mal.

—Reviens ! Éva, reviens ! Je dois te parler, hurla-t-il tout en l’attrapant brutalement par le bras.

Elle fit volte-face sous la force employée et ne put que capituler en croisant le regard clair de son amant. David l’entraîna jusque dans la cuisine. Un espoir de réconciliation germait en elle.

—Assieds-toi ! Je vais te faire un café et tu vas prendre le temps de m’écouter calmement. S’il te plaît Éva !

Éva s’installa sur un tabouret et posa ses coudes sur la table. Elle enfouit sa tête dans ses mains pour cacher les pleurs qu’elle ne pouvait retenir et ne la leva que pour chercher des yeux une boîte de Kleenex ou un rouleau d’essuie-tout. Elle semblait fuir le regard déterminé de David. Sa recherche sans succès la contraint à s’essuyer le visage d’un fébrile coup d’avant-bras. Elle ruminait déjà les mots destinés au bourreau de son cœur. 

—Qu’est-ce que je suis conne… j’aurais dû m’en douter que tu allais me plaquer tôt ou tard ! Bon, tu accouches David !

—C’est parce que je t’aime Éva ! Je n’ai jamais pensé qu’au sexe auparavant. Avec toi, c’est différent. Je sais bien ce que je ressens pour toi ! De l’amour ! Le véritable. Celui qui prend le cœur et qui fait oublier tout le reste. J’en suis venu à jalouser mon propre ami, à le considérer comme un rival !

—Tu n’as pas un autre tissu de conneries à m’offrir ? Tu m’écœures !

—Non Éva, crois-moi ! Nous ne pourrons jamais vivre ensemble et c’est pour ça que nous devons arrêter avant l’irréparable. Si Yorick apprenait notre relation, je serais capable de le tuer pour toi. Lui, mon ami de toujours, mon frère, mon double… tu te rends compte ! As-tu une idée seulement de ce que j’éprouve ? Nous n’aurions jamais dû nous laisser aller, il y a trois mois, après cette fête d’anniversaire. On aurait dû refouler cette tentation, ne pas s’engager dans cette aventure. Comme moi, tu savais qu’en goûtant au fruit défendu, il serait trop tard.

—Mais je t’aime plus que lui David !

—Jamais il n’accepterait notre relation. Pour lui ce serait une trahison et une humiliation ! Éva je t’aime depuis le premier jour où je t’ai vue. Quand j’ai été le témoin de ton mari à votre mariage, j’étais le plus malheureux des hommes tellement j’étais amoureux de toi.

—Et il t’a fallu tout ce temps pour….

—Oui, et je regrette d’être tombé dans le piège de mes sentiments. Aucune de mes conquêtes avant toi et celles qui sont à venir ne m’empêcheront de penser à toi. Je voulais que tu saches tout ce que j’ai sur le cœur depuis tant d’années. Et je te jure, je suis très malheureux !

Il s’avança vers Éva et lui tendit le bras pour l’inviter à venir se blottir contre lui. Elle accepta, vaincue, de le faire une dernière fois. Ils s’étreignirent très fort et leurs lèvres se joignirent en un long baiser, un long baiser au goût amer, celui de l’adieu.

Éva quitta le coquet appartement de David, Quai des jardins pour rentrer chez elle à pied. Même au niveau habitation, Yorick et David ne s’étaient jamais vraiment séparés. Il n’y avait que 700 mètres entre les deux logements. Elle n’avait pas à s’inquiéter pour son mari en rentrant, il était en voyage d’affaires à Berlin.

Une fois de plus, elle allait se retrouver seule à la maison, comme la plupart du temps. La déprime la gagnera au fil des jours et elle noiera son désespoir en buvant plus que de raison pour oublier. Et quand l’alcool ne sera plus à la hauteur de ses exigences, les somnifères prendraient le relais.

 

 

 

Chapitre 3

 

 

Justine était en train de papoter avec l’inspecteur Martin lorsque le commissaire Magnac arriva à l’hôtel de Police.

—Bonjour commissaire ! Entonnèrent ensemble les deux collègues.

Le commissaire acquiesça de la tête avant de leur tendre la main. Il s’adressa ensuite à Martin qui, la veille au soir, s’était attardé sur les lieux de l’enquête jusqu’à la fin pour savoir si des scellés avaient été posés à l’appartement.

—Non, la scientifique a terminé son boulot dans la soirée et le médecin légiste a fait transférer le corps à la morgue.

—Et le mari, l’avez-vous fait encadrer par un psy ?

—Non commissaire, il n’a pas voulu ! Ses parents n’ont pas pu l’héberger pour la nuit, car ils sont en vacances, dans leur villa à Saint-Aygulf, dans le Var. Quant à sa sœur, elle habite Bordeaux ! On lui a proposé un hôtel, mais il a préféré rester chez lui.

—Ok inspecteur ! Merci pour les détails. Et vous, lieutenante Devos, je vous attends dans mon bureau ! Si vous voulez bien me suivre… 

Par respect envers son supérieur hiérarchique et surtout par politesse, Justine ne tutoyait jamais Richard en public et a fortiori devant ses collègues. Pourtant, la plupart d’entre eux connaissait leur complicité hors du commun, les suspectant même d’avoir une relation intime. Un doute que Richard cernait parfois dans leurs regards tacites. Cela ne le dérangeait guère et le flattait d’avoir gardé son pouvoir de séduction de jeune homme. À vrai dire et malgré la différence d’âge, il s’avouait en secret, avoir une réelle et profonde affection pour elle. Quant à Justine, en dehors de l’admiration professionnelle qu’elle lui vouait, elle entretenait un certain attachement pour son aîné. Un peu comme si une fibre protectrice et paternelle les unissait.

—Tu n’as pas l’air dans ton assiette Richard ! Ce ne sont tout de même pas les quatre mousses d’hier soir au Tormore qui te mettent dans cet état ? Lui dit-elle en entrant dans son bureau et en laissant la porte reclaper.

—Non c’est à cause d’Éva Lambert… elle m’a empêché de trouver le sommeil !

—Qu’est-ce qui te tracasse, dis-moi ? Toujours debout derrière son bureau, le commissaire se gratta le front à la manière du lieutenant Columbo et se laissa choir dans son fauteuil. Il invita Justine à prendre place en face de lui. Elle prit place sur la chaise habituellement dédiée aux malfrats, confortable cependant.

—En revoyant la scène dans ma tête, durant la nuit, j’ai découvert quelques trucs qui ne collent pas. L’arcade sourcilière ouverte dans la chute, en cognant l’évier, j’admets ! Mais… 

—Mais c’est la blessure au-dessus de la tempe qui te rend perplexe ! Oui, moi aussi je la trouve bizarre cette plaie. Tu en déduis quoi ?

—Qu’il est impossible d’avoir une lésion à cet endroit si c’est l’arcade sourcilière qui a buté contre l’évier ! Comme il est impossible d’ailleurs, que ce soit la fiole de parfum en tombant de la tablette qui ait tranché la chair. Éva aurait juste eu un hématome, non une entaille et le flacon, amorti par sa tête, se serait juste ébréché sur le carrelage !

—Et pas désintégré en mille morceaux si je comprends bien ! Et si on lui avait lancé le parfum en pleine figure ? Avança Justine.

—Non, je ne crois pas ! Dans ce cas, se sentant menacée, elle se serait retournée vers son agresseur, orientant sa chute différemment.

Malgré l’éventualité de cette hypothèse, Richard restait dubitatif. Cette tournure des choses lui paraissait invraisemblable. Il était certain que dans cette probabilité, le sang aurait giclé vers l’intérieur de l’évier et non à l’extérieur. Pure logique mathématique ! 

―Pour moi, continua-t-il sûr de lui, Éva devait tenir son flacon d’eau de toilette à la main. Il a dû se briser en touchant le lavabo, bien avant son visage et au moment où elle s’effondrait à terre.

—Donc, tu orientes la piste vers un accident ou un suicide, reprit la lieutenante ! Les somnifères et le verre d’alcool en témoignent pour toi.

—Certes ! Le suicide est une piste sérieuse mais… l’empoisonnement aussi ! Au moment où j’ai fait tournoyer le verre, mon tout premier coup de nez m’a aiguillé, un court instant, vers de l’Amaretto. Mais en le humant plus intensément, des essences de vieille eau-de-vie raffinée sont apparues. Un grand Cognac ou un Armagnac, aux arômes plus complexes !

—Fichtre Richard, je ne te connaissais pas des dons en œnologie ! Tu insinues donc que quelqu’un aurait pu mettre quelque chose dans son verre ?

—Hum… c’est à vérifier ! De toute façon, nous serons fixés dès que Robert Dubois nous aura donné les résultats des analyses de sang et je suppose même qu’il va faire un examen toxicologique plus approfondi.

—Une chromatographie ? Cela change la donne ! Nous voilà donc sur la piste d’un crime. Je parie que l'on demande l’ouverture d’une enquête au procureur ? 

Richard approuva d’un signe de la tête. Justine comprit d’emblée que son supérieur visait juste. Elle comprenait à présent le désarroi affiché sur le visage de la victime. Troublée par les suppositions que son chef venait d’émettre, elle se leva et quitta le bureau. La chair de poule parcourait tout son corps.

« L’enquête ne fait que commencer », murmura-t-elle en son for intérieur.

Une heure plus tard, Richard et Justine arrivèrent Place Jean Bart, devant l’immeuble de Yorick Leroy. Une fois sur le palier du deuxième étage, ils tombèrent nez à nez avec un grand blond aux yeux verts en train de tambouriner la porte de l’appartement. Son insistance trahissait son impatience. Justine lui montra sa carte de police et lui demanda son identité. 

—Mais ma parole, vous étiez dans le coin pour arriver si vite ! Je viens d’appeler le 17, il y a deux minutes. Je m’appelle David Vermeulen et je suis un ami de Yorick.

—Non, nous avions rendez-vous avec monsieur Leroy à dix heures, répondit Richard, mais vous pourriez peut-être nous expliquer ce qui se passe ?

—J’essaye de joindre Yorick sur son portable depuis hier soir. Nous devions nous voir vers 20 heures chez moi pour les préparatifs de l’anniver…

—De leurs 10 ans de mariage, coupa Justine, nous le savions déjà. 

—Cela fait un quart d’heure que je fais le pied de grue devant leur porte. J’ai beau frapper, sonner et appeler avec mon portable, personne ne répond ! Je sais qu’ils sont là. Leur clé est restée dans le chas de la serrure à l'intérieur, car je n’arrive pas à introduire la mienne. Ce n’est pas possible ! Il leur est sûrement arrivé quelque chose, paniqua David.

—Calmez-vous monsieur Vermeulen ! Lui enjoignit le commissaire, comme il n’y a pas de temps à perdre, on va emboutir la porte.

Richard prit son élan pour enfoncer la porte avec son épaule. Au bout de trois reprises, ses efforts restèrent sans succès. David Vermeulen lui lança un regard coopératif, mais il lui fallait l’approbation de l’autorité pour s’exécuter. Un sourire pincé sur les lèvres, Magnac la lui accorda d’un bref signe de tête. Avec son imposante carrure, son inquiétude et toute la rage qu’il avait dans le corps, David abattit le barrage dès sa première tentative. 

—Foutue porte ! Grommela-t-il en atterrissant dans le corridor, l’épaule endolorie. Quelle idée d’avoir mis le verrou et la chaînette en plus !

Justine pénétra la première dans le salon et vit, de suite Yorick, couché dans le divan. Elle se précipita vers lui et le secoua comme un prunier sans diligence. Restant inanimé sous l’ardeur du traitement, elle lui tâta le pouls et constata qu’il battait normalement. Richard ne perdant jamais de temps, composait déjà le numéro du SAMU. Quant à David qui s’était précipité vers la chambre à coucher du couple, il en revint livide et effaré.

—Éva n’est pas là ! Où est-elle ? S’écria-t-il en fixant le commissaire dans le blanc des yeux.

—Monsieur Vermeulen, je vous en prie, rétorqua Richard d’une voix pleine d’empathie, asseyez-vous dans ce fauteuil. Nous allons tout vous expliquer ! D’abord, je veux prendre connaissance de tout ce que vous savez. 

—De tout ce que je sais ? Mais… de quoi ? Yorick m’avait demandé d’organiser, chez moi, la petite réception pour leur anniversaire. Pour qu’Éva ne se doute de rien, vous comprenez ? J’avais pris en charge le buffet froid que mon chef de cuisine doit livrer cet après-midi. Hier soir, vers 20 heures, il devait m’apporter les bouteilles de champagne, les autres boissons et tout ce qui accompagne l’apéro : les extrudés, les chips, les olives, etc. et toutes ces saloperies du même genre, vous voyez ? En général, il est assez ponctuel. Ne le voyant pas arriver, j’ai essayé de le contacter plusieurs fois à partir de 21 heures et encore ce matin de bonne heure. Pas de réponse !

—Comme vous ne pouviez pas joindre votre ami, pourquoi n’avez-vous pas essayé de téléphoner à son épouse ?

—Non, car Éva n’était pas au courant de cette surprise concoctée en son honneur. Je n’aurais fait qu’éveiller ses soupçons en appelant à une heure tardive. Je me suis dit qu’il me contacterait tôt ce matin pour me laisser un message. Après, je suis sorti prendre un verre au Tuamotu, un bar à rhum à l’ambiance Tahitienne, où une amie m’attendait vers 22 heures.

Tout en fouinant de droite et de gauche, Justine suivait attentivement la conversation des deux hommes. Sur le plan de travail de la cuisine, elle trouva un verre long drink et une bouteille de vodka Smirnoff bien entamée. À côté, une tablette de comprimés Mogadon vide.

—Vous êtes rentré à quelle heure chez vous ? Étiez-vous seul ou accompagné de votre amie ? 

—Nous avons quitté le bar un peu avant la fermeture et mon amie a passé la nuit avec moi. Je suis venu ici dès qu’elle m’a quitté et après avoir tenté une dernière fois de joindre Yorick.

—Donc vous n’êtes au courant de rien !

—Mais de quoi commissaire ? Que devrais-je savoir ? Demanda David Vermeulen défiguré par une profonde inquiétude.

—Votre ami nous a contactés hier, car il a trouvé sa femme morte dans la salle de bains lorsqu’il est rentré de l’hypermarché Carrefour !

Richard analysait David pour interpréter son attitude face à une nouvelle si dramatique. Il fut surpris de constater la violence de sa réaction pour un simple ami de la famille. L’impact de cette tragédie semblait percer le cœur de son interlocuteur.

—Oh nooon ! Ce n’est pas possible commissaire ! Ne me dites pas qu’Éva est morte !!! C’est un cauchemar ! Pas elle, pas elle !

David était complètement effondré. Le choc était rude. De grosses larmes irrépressibles dégoulinaient sur son visage.

—Désolé de vous l’apprendre d’une manière aussi brusque monsieur Vermeulen ! Voilà pourquoi nous venions voir Yorick Leroy ce matin. 

Juste à ce moment, le SAMU débarqua pour prendre en charge Yorick, toujours inerte dans le divan. Le médecin confirma que le mari d’Éva avait bien tenté de se suicider et que la dose de comprimé ingurgitée, à regarder la tablette, ne devrait pas mettre sa vie en danger.

—Un bon lavage d’estomac et tout rentrera dans l’ordre, déclara le médecin.

Justine confirma d’ailleurs qu’il n’aurait pas pu prendre plus de médicaments, étant donné qu’elle n’avait pas trouvé d’autres comprimés durant son inspection. Elle en conclut de suite que Yorick les avait planqués la veille au soir dans sa poche avant leur arrivée.

—Veuillez-vous tenir à notre disposition monsieur Vermeulen, intima la lieutenante Devos, nous vous convoquerons au commissariat pour répondre à quelques questions. 

Justine prit note du numéro de portable et des coordonnées de David et le laissa accompagner son ami à l’hôpital. Deux brigadiers arrivés en même temps que le SAMU, étaient restés en faction dans le couloir de l’immeuble. En sortant de l’appartement, Richard s’adressa à l’un d’eux d’une voix ferme.

—Et que l'on me mette les scellés une bonne fois pour toute ! Je ne veux plus voir personne ici !

 

 

 

Chapitre 4

Liège, le 22 août 2014

Dès la fin de ses études de sciences commerciales en 2003, Yorick avait trouvé du travail au sein d’une entreprise française centenaire, spécialisée dans la production d’huiles végétales et de sauces condimentaires. Un des sites était basé à Grande-Synthe. Un boulot où il fut responsable, dans un premier temps, du marketing pour les clients travaillant avec leur propre marque, comme certaines grandes chaînes de distribution du style Carrefour. Puis il fut rattaché et nommé directeur commercial adjoint au siège social d’Asnières-surSeine.

Tout se passait pour le mieux jusqu’en automne 2013. Pendant plus de neuf ans, la vie de Yorick avait été un long fleuve tranquille. Son mariage avec Éva était réussi grâce à une véritable entente, une grande complicité de tous les instants et une situation financière confortable. Un tragique événement était cependant venu ternir leur sérénité en 2006 lorsque les parents d’Éva furent tués dans un accident de voiture.

Malgré le choc émotionnel provoqué par le drame, Éva, soutenue par l’appui et la tendresse de son mari, avait surmonté cette douloureuse épreuve sans trop de fracas. Une légère dépression de quelques mois, soignée par un psychologue compétent, lui avait rendu goût à la vie.

Pourtant, en octobre 2013, la vie paisible de Yorick bascula lors du salon de l’alimentation de Bruxelles où il dirigeait le stand de la firme. Pendant une soirée un peu trop arrosée dans un bar à cocktails branché du centre-ville, il fit la rencontre de Petra, une alsacienne ambitieuse de 28 ans.

Petra avait vite repéré le look raffiné de Yorick. C’était son style d’homme et son feeling l’autorisait à croire que la proie serait facile à dompter et à attirer dans son lit. D’autant plus qu’elle avait tous les atouts de son côté. C’était une superbe rousse aux yeux pers, à la poitrine et à la croupe callipyges. Ses lèvres sensuelles, rouges comme un fruit bien mûr, amplifiaient la finesse de son visage encadré d’une longue crinière sauvage.

Depuis son enfance, Petra vivait au milieu des vignes chez son grand-père viticulteur. Elle était originaire d’Erstein, une bourgade à vingt kilomètres au sud de Strasbourg et à proximité de la frontière allemande.

Outre l’alsacien, elle maîtrisait parfaitement la langue de Goethe car sa mère était originaire de Forêt-Noire. Elle avait suivi un BTSA en œnologie au Lycée de Rouffach mais n’avait pas trouvé d’emploi dans sa branche directement. Avant d’être engagée par une importante maison de négoce alsacienne en 2012, elle s’était contentée de travailler en tant qu’employée dans l’usine pharmaceutique du coin, comme la plupart des jeunes d’Erstein.

Au lieu d’œuvrer au milieu des cuves pour les vinifications et pour l’élevage des vins, c’est dans le domaine commercial qu’elle excellerait, en ancrant la politique commerciale de l’entreprise vers l’exportation. En plus de renforcer le prestige de la maison sur les marchés du Benelux, elle projetait de partir à la conquête de la clientèle allemande.

Petra avait donc gagné son pari dès le premier soir et Yorick, tenté par la simple aventure d’une nuit d’amour sans lendemain, était tombé dans le piège de la toile que Petra tisserait progressivement autour de lui.

Pour la première fois de sa vie de couple, il venait de tromper sa femme. Avec cette splendide rousse, ressurgissait en lui toute la fougue des vieux démons de sa jeunesse. Un peu comme à l’époque de ses nombreuses amourettes, partagées avec David lors de leurs virées. La montre de Yorick indiquait 12h45 lorsque le TGV allemand ICE en provenance de Francfort-sur-le-Main entra en gare de Liège Guillemins.

—Tiens, je ne me rappelle pas être venu dans cette ville ! Déclara-t-il à sa compagne en descendant des voitures de première classe.

—Je l’ai fréquentée à plusieurs reprises lorsque j’étais étudiante. C’est grâce à la rencontre de Johanna, une jeune Liégeoise venue faire les vendanges chez mon grand-père. Mon frère Anton s’était vite accoquiné avec elle, car il lui trouvait un certain avantage. Il consommait un peu de drogue à cette époque et il venait l’acheter en toute légalité dans les « Coffee Shops » de Maastricht, la ville hollandaise toute proche. Cela lui permettait d’avoir un pied-à-terre à Liège pour ses fréquents allers-retours.

—Ah bon, je ne savais pas que la drogue était autorisée ici !

—En Belgique, je ne crois pas. En tout cas pas à l’époque. Cela remonte à huit ans quand même ! Tout ce que je me rappelle, c’est le bouillant quartier du Carré. Un endroit branché vivant toute la nuit et que nous fréquentions assidûment lors de nos séjours grâce à la copine d’Anton.

Alors qu’elle lui racontait les souvenirs de ses folles escapades dans la cité ardente, ils s’engouffrèrent dans un taxi en direction de l’Alliance Hôtel, situé près du palais des Congrès, sur la rive droite de la Meuse. Ils y avaient réservé une suite pour la nuit, de même qu’une salle de réunion. Situées au dixième étage du bâtiment, elles offraient une vue magnifique sur la Meuse et sur la ville. Petra et Yorick devaient présenter une nouvelle gamme de vins d’Alsace au nom de leur future société. Une dégustation organisée, en collaboration avec un importateur local réputé, était prévue à 16 heures. La clientèle serait aussi bien des amateurs avertis que des professionnels du métier.

Ils gagnèrent d’abord la chambre pour se rafraîchir et troquer leurs tenues décontractées contre des habits plus appropriés.

—Tu es sûre que tout va bien se passer ? Questionna Yorick en s’installant dans un des fauteuils du salon.

Tout en lorgnant les fesses de sa maîtresse, il décapsula une cannette de bière qu’il venait de prendre dans le bar du réfrigérateur.

—C’est la première fois que l'on organise une dégustation en direct, renchérit-il un peu inquiet, tu n’as pas peur que certains professionnels ne reconnaissent les vins de ta boîte ?

—Fais-moi confiance chéri ! De toute façon, nous serons bientôt propriétaires de cette noble maison alsacienne. J’ai quand même 25% des parts de la société et tout se fera comme j’ai prévu. La faillite sera déclarée et nous pourrons devenir actionnaires principaux et à bas prix !

Sans perdre un instant le fil de ses manigances, elle se déshabilla pour prendre une douche. Par contre, devant la beauté de son corps de déesse, Yorick n’arrivait plus à se concentrer sur les affaires. Il avala une gorgée de bière pour se rincer la gorge avant de poursuivre.

—Oui, mais en attendant, si on aperçoit des magouilles dans les cuves ou bien dans les bouteilles ? Comment vas-tu expliquer qu’il manquera des bouteilles quand nous aurons livré nos premiers clients ?

—Ne te tracasse pas ! Tout est arrangé avec mon frère Anton. Il ne faut pas oublier que c’est lui qui s’occupe du vignoble de mon grand-père depuis son décès.

Pour Petra, 2012 avait été l’année de tous les changements, tant au niveau familial, professionnel et sentimental. Il y eut d’abord le décès de son grand-père, en février, l’obligeant à quitter son travail pour s’occuper du vignoble avec son frère. Pour Anton, tout juste trentenaire, et Petra, sa sœur cadette, née le 25 juin 1986, ce décès les privait du dernier lien familial. La grand-mère était décédée deux ans plus tôt et leurs parents avaient tragiquement perdu la vie dans la catastrophe aérienne du Mont Sainte-Odile en janvier 1992.

Elle était entrée chez Vinalsace en avril, comme œnologue, grâce à la complicité et à l’amour du fils de l’actionnaire principal de la société. Elle l’avait rencontré au dîner de gala de la fête des vendanges de Barr en octobre 2011.

Elle était donc naturellement devenue madame Franz Meyer en juin 2012. Ce fut malheureusement pour Petra, une union bien trop courte car son mari fut terrassé par une crise cardiaque à la veille des vendanges de la même année.

Héritant des actions que Franz détenait dans la société, elle n’eut aucun mal à convaincre son beau-père, inconsolable depuis la mort de son fils unique, à prendre les rênes de la maison de négoce en s’accaparant, du poste tant convoité de directrice commerciale. Face à son parâtre, devenant de plus en plus indifférent et inactif au fil des mois, elle profita du contexte pour développer les activités de la société principalement vers l’exportation.

L’année 2013 l’amena, en octobre, au salon de Bruxelles après être partie à la conquête de nouveaux marchés à travers l’Allemagne. Après leur première rencontre à Bruxelles, Yorick ne tarda pas à revoir Petra.

Pour ne pas faire de trajets quotidiens Dunkerque Asnières, suite à sa mutation fin 2011, il avait loué en commun accord avec son épouse, un studio près de son lieu de travail. Il ne rentrait donc que le week-end dans le Nord pour l’y retrouver. Éva ne l’accompagnait que très rarement en Île de France. Une situation merveilleuse pour l’opportuniste Petra. Elle, qui cherchait un pied-à-terre à Paris, ne laissa pas échapper cette aubaine. La jolie demoiselle vint s’installer chez lui.

Pendant près de dix mois, Yorick mènerait une double vie sans que sa femme ne soupçonne quoi que ce soit. Éva semblait même ravie de profiter d’une certaine liberté durant la semaine. Elle multipliait les soirées cocktails, les restaurants et les journées shopping avec ses amies. Les beaux jours revenus il y avait en plus, pour elle, matière aux échappées sur la Côte d’Opale ou sur le Littoral belge, mais aussi et surtout, le plaisir des innombrables parties de tennis du Club de David.

Toutes les conditions étaient réunies pour que Petra prenne une emprise totale sur Yorick. Ce dernier, faible sous ce puissant ascendant séducteur, ne resta pas longtemps sans plier sous son charme puis sous son joug.

Petra faisait aussi très régulièrement des allers-retours entre la ville alsacienne de Barr - où la maison des Meyer était implantée - et la région parisienne. Sans compter ses fréquents voyages en Belgique, en Allemagne et même en Suisse.

Alors que les primevères annonçaient le printemps et que leur relation durait depuis quatre mois, Petra avait réussi à persuader Yorick d’abandonner son travail et de s’engager avec elle dans la création d’une société principalement vouée à l’exportation des vins. Le seul et unique but de la belle vénale était de mettre la société de son beau-père sur le carreau et de profiter du prestige des vins portant l’étiquette Meyer.

En agissant dans l’ombre de la maison Vinalsace, elle promouvait une gamme de vins sous une autre présentation, signée de sa griffe personnelle, avec la ferme intention de bluffer les importateurs et les professionnels du métier. Petravins n’était encore qu’une société virtuelle, mais les échantillons vantés aux futurs clients potentiels étaient bien réels. Elle était parvenue à trafiquer les livres de cave, en modifiant les cuvées, grâce à ses talents d’œnologue.

Pour ne pas être prise en flagrant délit par les quotas de production à l’hectare, son frère Anton lui servait de complice en livrant la totalité de sa production de raisin en vrac. Au lieu d’être payé au kilogramme pour la totalité du raisin fourni, il recevait une partie de la récolte de la dernière vendange après vinification et élevage. C’est par cette habile manipulation que Petra avait détourné des bouteilles d’Alsace grand cru et de vendanges tardives, au nez et à la barbe de tous. Ce stratagème lui permit de développer sa future entreprise tout en assommant la société Meyer.

Yorick se retrouva donc employé, dans un premier temps par sa maîtresse, avant de devenir un actionnaire de la société. Elle lui garantissait un partage presque équitable des parts, prenant soin de lui assurer un faible pourcentage lui laissant la majorité absolue.

Une seule action !

Une action qui rendrait majoritaire, soit Yorick, soit Petra, à l’unique condition d’avoir un enfant ensemble. L’enfant « alliance » qui serait le détenteur de leur avenir pour un seul minable euro.

Yorick devait apporter un million d’euros de capital dans la société et Petra, l’autre million grâce à ses 25% qu’elle détenait de Vinalsace. Mais aussi avec le reste des actions qu’elle empocherait en rachetant la maison de négoce à bas prix. Un bébé « providence » qui deviendrait le garant de leur vie, de leur fortune et de leur amour avec une seule action bloquée au fond d’un coffre jusqu’à sa majorité.

Éva avait appris, cinq ans auparavant, qu’elle ne pourrait jamais être mère, ce qui avait provoqué un immense chagrin à Yorick. Petra prit un malin plaisir à exploiter les faiblesses de Yorick pour le faire capituler à son encontre.

—Cette dégustation s’est super bien déroulée ! Je ne m’attendais pas à autant d’éloges de la part des participants. Tu as vu mon Chouchou, comme ils étaient friands de notre Gewurztraminer vendange tardive ? Et je ne te dis pas le commentaire que l’importateur m’a glissé à l’oreille sur notre Riesling grand cru Kirchberg ! Il m’a affirmé que Parker lui donnerait plus de 90 sur 100. Tu te rends compte !

Après avoir ripaillée dans un restaurant asiatique renommé de la ville et client de la maison Meyer depuis de nombreuses années, Petra s’extasiait en regagnant leur chambre de l’hôtel Alliance. Elle pressait tout contre elle, le bras accompagnateur et complice de Yorick et le secouait à chaque phrase.

—Je suis très content de voir que nous avons réussi notre baptême du feu dans cette soirée, roucoula le bel amoureux transi, tout emmiellé de si douces paroles, et je te tire mon chapeau madame Keller ! Oh, pardon, future madame Leroy…

—Pour être la future madame Leroy, il faudrait peutêtre que tu enclenches la vitesse au niveau supérieur, non ? DIVORCE !

Une réplique acerbe que Yorick oublia vite en voyant Petra ôter sa robe de soirée de satin noir. Toute manipulatrice qu’elle était, elle n’était pas dupe du trouble de son amant. En tenue d’Ève, elle s’avança vers le lit où il s’était déjà allongé, pensif, pour dénouer son nœud de cravate.

—Mais je t’ai déjà dit qu’Éva n’acceptera jamais le divorce, répéta-t-il pour la énième fois, elle préférerait mourir plutôt que de subir cette humiliation. Éva est une chic fille, douce, sans méchanceté, au caractère pudibond. Elle croit fermement à l’amour unique dans le mariage et à son sacrement.

La volcanique rousse s’emporta. Ses yeux d’émeraude semblaient lancer des éclairs.

―PAS de divorce ? Alors PAS de société, PAS d’union entre nous et PAS d’enfant ! Cela fait des semaines que je te le rabâche mon chéri, mais tu n’as pas l’air de comprendre ! Puis sa voix se lénifia. Il fallait embobiner ce pleutre une fois de plus avec de mielleux arguments.

—Je t’aime, je t’adore, tu le sais mon chouchou… je veux te donner l’enfant que tu désires et que tu n’auras jamais avec ta femme. Elle en est incapable. Tu ne seras jamais père avec elle, sois-en conscient ! Je veux nous créer un avenir en or. Tout ce que je fais, c’est pour toi, pour nous… pour notre future famille…

Sous son discours, Petra le sentait fondre comme neige au soleil et s’enorgueillit d’avoir autant d’influence sur lui. Elle se pencha au-dessus de lui et déboutonna sa chemise, passant une main audacieuse sur son torse velu.

—Mais mon amour que veux-tu que je fasse ? Susurra-t-il émoustillé et tout ramolli sous les caresses. 

—Tu m’as bien dit que depuis un mois, elle avait tendance à déprimer, non ? Enchaîna-t-elle en descendant vers le ventre de Yorick.

—Tu veux que je la pousse à se suicider ? Non, Petra, je ne peux pas, cela m’est impossible !

La main de Petra avait atteint ses parties érogènes et s’y attardait, habile. Cependant, Yorick reprit ses esprits. Sa maîtresse semblait dépasser les bornes.

—Je crois que tu abuses… je ne pourrai jamais, jamais, faire une chose pareille !

—Ah, non ? J’en ai assez fait moi ! À toi de jouer maintenant !

 

 

Chapitre 5

 

L’œil coquin et enjoué, elle glissa la main gauche dans ses cheveux pour remettre sa coiffure en place. Richard se sentit fondre sous ce geste féminin. « Qu’est-ce qu’elle est belle », pensa-t-il. Il dissimula son émotion sous son humour habituel.

—Bravo pour le jeu de mots ! Je ne m’y attendais pas ! Je le trouve surprenant, très surprenant de ta part toi qui est si sérieuse de coutume. Ignorant tout du raz-de-marée qui submergeait son collègue, elle reprit le fil de l’enquête sur le pouce.

—Il y aurait bien des traces de cyanure d’hydrogène dans le verre. On en a également retrouvé dans la bouteille d’Armagnac.

―Ah, ah ! Je l’avais deviné. N’avait-on pas parié un verre au « Tormore » sur ce coup-ci ?   

—Oups ! Il me semble que tu as vite fait de mettre tes talents en œnologie à profit. Roublard va !

Justine lui lança une boulette de papier au visage. Richard, toujours sur ses gardes, anticipa son geste en s’esquivant. Il la regarda, les yeux remplis d’admiration devant son toupet irrespectueux vis-à-vis d’un supérieur. Il ne lui en voulait pas. Que ferait-il sans elle ? C’est bien à regret qu’il écourta cet entretien et tourna les talons.

Dans le couloir, l’inspecteur Martin vint à sa rencontre.

—J’ai des nouvelles de Yorick Leroy, commissaire ! Il est tiré d’affaire et se réveille lentement. J’ai demandé au médecin de l’hôpital de le garder en observation et de lui faire suivre une thérapie psychiatrique.

—Très bonne initiative Martin ! Le bonhomme en a bien besoin ! Nous l’interrogerons demain. Il était déjà plus de 17 heures et toujours pas de faits nouveaux à ajouter à l’enquête.

Le commissaire décida de rentrer chez lui, mais Justine l’apostropha sur le parking de l’hôtel de police.

—Allez Richard, tu as gagné ! Je te l’offre ce verre ! Que ferai-je sans toi mon ami ? Ils se rendirent au Pub « Le Tormore » où Justine commanda une bouteille de Pinot noir d’Alsace.

—Un Pinot noir de chez Meyer à Barr ! Judicieux choix ma chère. Ce domaine jouit d’une fameuse réputation… 

 À ce moment-là, il était loin de se douter que Petra Keller, directrice des vignobles Meyer, sous la tutelle de la société Vinalsace, allait apparaître de manière bien étrange dans son enquête.

—À ta santé Richard ! Ajouta Justine en lui tendant son verre pour trinquer. Tu sais Richard, je te le dis, car on est entre nous, mais par moment je me fais du souci pour toi. Tu te surmènes trop. À quand remontent tes dernières vacances ? Tu es le meilleur « détective » que je connaisse. Tu as un flair d’Épagneul.

—Arrête ou je vais verser une larme…     

—Trêve de pleurnichage ! Comment vois-tu la suite de nos investigations ?

—En résumé, on a un mari qui tente maladroitement de mettre fin à ses jours, un jeune suspect inconnu de tous, un ami d’enfance de Yorick Leroy qui détient le double des clés de l’appartement et notre victime. Voilà pour les personnages qui tissent cette trame dramatique. Ensuite, le reste, un verre et une bouteille empoisonnée au cyanure, des barbituriques et de l’alcool, un flacon de parfum en mille morceaux. Tout pour réussir un passage de vie à trépas ou pour le provoquer. Pas d’empreintes suspectes, pas d’effraction, un couple sans histoire d’après les voisins. Donc on nage dans le brouillard…

—Pourquoi es-tu si perplexe Richard ?   

—Le détail qui me chiffonne, c’est ce flacon de parfum brisé. Quelqu’un qui décide de se suicider ne va pas se parfumer juste avant de mourir. Même par sursaut d’orgueil !

—Elle ne voulait donc pas mourir. Elle a cassé volontairement son flacon de « Midnight Poison » avant de s’écrouler dans la salle de bains ! Suggéra la lieutenante Devos d’un ton hésitant.

—Bingo !!! Merci Justine ! « Midnight Poison » de Dior, un flacon bleu. C’est clair !

—Je ne te suis plus là !

—C’est évident pourtant ! Quelqu’un a empoisonné Éva ! Le flacon est un message ! « Poison » plus la couleur « bleu de Prusse » c’est égal à : acide prussique, donc cyanure d’hydrogène !

—La vache Richard ! Tu devrais boire plus souvent du Pinot noir, car il te met les neurones en exergue !

 

 

 

Chapitre 6

 

En ce vendredi matin, le commissaire arriva très tôt à l’hôtel de police, bien avant la plupart de ses collègues. Tourmenté, la veille au soir au « Tormore », devant son verre de Pinot noir, à propos d’un éventuel empoisonnement, il relut les rapports de l’enquête de voisinage en essayant de débusquer un indice qui pourrait l’orienter vers un crime.

Le cas d’Éva Lambert, épouse Leroy, n’était pas des moindres ! Empoisonnée par qui ? Et pourquoi ? Des questions qu’il ne cessait de retourner dans sa tête.

Le jeune homme était l’un des premiers suspects plausibles puisqu’il assurait le ravitaillement d’Éva en alcool pour combler ses besoins pécuniaires. Cependant, cette hypothèse paraissait un peu trop simpliste pour Richard. Ce gars serait bien idiot de se priver lui-même de certains avantages en assassinant sa poule aux œufs d’or.

En fin de matinée, il serait fixé. Il suffisait juste d’attendre que l’individu en question soit intercepté par Justine et par Pierre Martin, envoyés en planque au tabac presse « La Civette ». Si le petit jeune venait à la librairie, comme d’habitude, cela le disculperait forcément car cela prouverait son ignorance au sujet du décès d’Éva.

Dans le cas contraire, il deviendrait le suspect idéal, obligeant à établir un portrait-robot par les forces de l’ordre et à lancer des recherches contre lui. Richard avait décidé de rester au commissariat jusqu’au retour de ses collègues et d’assurer le suivi d’autres affaires en cours.

Vers 11h30, le jeune inconnu était ramené par Justine Devos et l’inspecteur Martin qui le conduisirent dans le local prévu pour les interrogatoires. Richard s’y rendit tout de go pour le questionner personnellement, en présence de ses confrères, au cas où le jeunot serait une tête de turc ou un forcené.

—Voilà notre « suspect numéro 1 » commissaire ! Annonça Justine qui se tenait debout à côté du garçon, il s’appelle Serge Bocquet, 19 ans, actuellement au chômage et il habite rue Chanzy, à Saint-Pol-sur-Mer.

Serge Bocquet était apeuré de se retrouver en pareille posture. Il avait été très surpris par cette interpellation et tremblait de tout son être. Pendant le court voyage jusqu’au commissariat, la seule explication, qui lui venait à l’esprit, concernant cette arrestation, était ses petits boulots au noir. Peut-être avait-il été dénoncé ? Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-il devenir ? L’amende lui faisait peur, pire, la prison.

Richard Magnac l’extirpa de ses angoisses par une question à laquelle il ne s’attendait pas du tout.

—Monsieur Bocquet, dites-moi, connaissez-vous Éva Leroy ?

—Euh… Éva… comment ?

—LEROY ! S’impatienta Richard qui avait horreur qu’on le prenne pour un abruti.

—Euh… ce nom ne me dit rien…

—Vous habitez à Saint-Pol-sur-Mer et vous venez acheter vos cigarettes à « La Civette », place Jean Bart, ainsi que le journal quotidien ! Avouez que c’est bizarre de venir d’aussi loin pour faire vos achats ! N’y a-t-il pas de bureaux de tabac et de presse à Saint-Pol-sur-Mer ?   

—Je viens chez un ami qui vit boulevard Sainte Barbe et je l’aide à rénover son appartement… bénévolement bien sûr ! Je vous assure ! Vous pouvez vous renseigner !

—Sans problème, répliqua Justine attentive aux questions posées, heureusement que vous avez ajouté « bénévolement » monsieur Bocquet !

—Et deux fois par semaine, vous vous rendez à la librairie Majuscule pour vous procurer des romans. Je constate, qu’avec vos moyens limités, vous êtes un grand fan de Marc Levy ! Il n’est pas dû à tout le monde de lire du Marc Levy !

—Oh, oui, vasouilla-t-il, hésitant, effectivement… j’ai… lu… plusieurs de ses romans !

—Ce n’est pas bon marché du Marc Levy, surtout pour une personne au chômage ! Comment faites-vous pour acheter deux romans de ce type par semaine ? Je suppose que vous avez lu « Et si c’était vrai » ? L’histoire se passe à New York si je me rappelle bien…

—Oui, à Central Park !

—Central Park ! Oui, il s’agit d’une œuvre de Guillaume Musso, monsieur Bocquet ! Un Musso que vous avez acheté le 4 août. Soit quinze jours avant « Et si c’était vrai » de Marc Levy. La bonne réponse était San Francisco et non Central Park ! Un léger sourire caustique déformait les lèvres de Richard. Il était fier d’avoir tiré dans le mille.

—Je… j’ai dû confondre… oui, c’est cela, je me suis trompé. Je lis tellement !         

Richard se leva de son siège en regardant Justine qui n’avait pas bougé d’un centimètre. Il l’invita à prendre sa place dans l’interrogatoire. Il alla s’appuyer contre un pan de mur afin de suivre l’entretien, certain que le jeune homme serait vite troublé et déstabilisé par la vénusté de sa troublante collègue.

—Vous mentez sur toute la ligne, monsieur Bocquet ! Lança sèchement Justine en s’asseyant face à lui, vous n’êtes pas ce lecteur assidu que vous prétendez être !

—Si, si… je vous l’assure ! Je vous dis la vérité…

—Assez, c’en est assez ! Cessez de vouloir nous rouler dans la farine ! S’écria la lieutenante d’un ton spartiate, vous connaissez Éva Leroy et vous lui faites ses courses contre un peu de fric !

—Ce n'est pas vrai… se défendit-il complètement avachi sur sa chaise, le regard fourbe, vissé sur le sol.

—Inutile de nier monsieur Bocquet. Nous avons des témoins. Nous avons réquisitionné le téléphone portable de madame Leroy et votre numéro y figurait. Les romans étaient destinés à Éva Leroy, non à vous. D’ailleurs, en toute confiance, elle vous prêtait sa carte de fidélité. C’est comme cela que nous connaissons les titres achetés.

—Mais, mais… vous n’allez tout de même pas me dénoncer à Pôle emploi ! Je perdrais mes allocations ! Éva est une femme généreuse qui veut juste m’aider pour que je m’en sorte financièrement. Ce n'est pas très grave, n’est-ce pas ? Elle a pitié d’un pauvre paumé comme moi, c’est tout… c’est une brave dame !     

 —Il n’y a pas de « mais » monsieur Bocquet ! Il fallait penser aux conséquences de vos actes avant ! Alors, que faisiez-vous exactement pour Éva Leroy ?

―À la suite d’une petite annonce dans la « Voix du Nord », où je proposais mes services pour des petits boulots, elle m’a contacté fin juillet pour que je lui rende des services, car elle prétendait être débordée. Je me suis donc présenté à son domicile le lendemain matin. Mon job consiste à lui faire certaines courses, seulement du lundi au vendredi. Jamais le week-end quand son mari n'est là.

—Qu’appelez-vous certaines courses ? Demanda Justine.

—Je dois aller lui chercher des bouteilles d’alcool dans un supermarché, puis passer dans un tabac presse pour prendre ses clopes et le journal. Je les prends très souvent à la « Civette » en descendant du bus. Deux fois par semaine, je vais chez « Majuscule » chercher les bouquins qu’elle me demande. Elle me donne toujours l’argent de ses courses à l’avance et elle me paie ma livraison 25 euros. C’est bon à prendre quand on est fauché !

Richard n’était pas dupe. Il voyait bien que le jeune parlait d’Éva au présent comme s’il la savait toujours vivante. Il s’abaissa pour ramasser le sac posé sur le sol et l’ouvrit pour en énumérer son contenu. Il prit un certain plaisir à en déposer les objets, les uns après les autres sur la table.

—Donc, si l’on regarde dans votre sac aujourd’hui, il y a deux bouteilles de Vodka Smirnoff, une bouteille de Cognac Courvoisier et deux bouteilles de vin rosé de Provence. Et du Bandol pardi ! Ensuite, nous avons deux paquets de cibiches et le journal. C’est beaucoup pour un jour. Vous ne trouvez pas ?

—Chaque vendredi, il y a une bouteille de Cognac et deux bouteilles de vin en plus…

—Sans doute pour la consommation de Yorick durant le week-end, déclara Justine qui enchaîna sur la question suivante.

—Et hier comment se fait-il que vous ne l’avez pas livré ?

—Je lui ai apporté une double commande mercredi matin, car je devais me présenter à Pôle Emploi pour un entretien, à onze heures. Comme j’ai souvent d’autres petits jobs l’après-midi… aucun souci !

—Au Pôle Emploi de Dunkerque ?

—Oui bien sûr ! Mais pourquoi toutes ces questions ?

Justine quitta le local et s’en alla donner un coup de téléphone pour vérifier l’alibi de Serge Bocquet. Pendant un long moment, Richard ne posa plus de questions au suspect. Il se contentait juste de le regarder, conscient de son innocence. Quoique les traits du visage du jeune homme se soient lénifiés, il semblait toujours contrarié par cet interrogatoire étrange. Pour Richard, il était temps d’en venir au but.

—Et mercredi 27 août, entre 15 heures et 18 heures, qu’avez-vous fait ? Lança-t-il subitement en s’asseyant face au jeune homme, impatient de revoir Justine réapparaître.

—Je devais aller peindre un vestibule, chez un vieux monsieur habitant Malo, mais il m’a téléphoné vers 14 heures afin de m’apprendre qu’il devait s’absenter. Je suis donc resté chez mes parents et j’ai joué à la Playstation avec mon plus jeune frère. Maintenant c’est bon ? Ou il faut que je vous dise que je suis sorti avec ma petite amie après !

Serge Bocquet commençait à s’énerver et le ton de sa voix trahissait largement son agacement. Richard Magnac ne s’en offusqua pas, au contraire. Ce jeune homme sentait la disculpation à plein nez.

—Calmez-vous, donnez-moi le numéro de téléphone de vos parents et je demande à la lieutenante Devos de vérifier vos dires. Après vous devriez être tranquille !

Richard quitta le local un court instant et communiqua l’information à Justine, toujours en ligne avec un employé de Pôle Emploi. Les dernières questions ne rassuraient pas le jeune Bocquet qui devinait bien qu’une affaire plus importante que son travail au noir le retenait au poste de police. Il s’empressa de réclamer des comptes à Richard et à Justine lorsqu’ils revinrent.

—Vous pourriez me dire pourquoi je suis là au moins. C’est la moindre des politesses !

—Vous pouvez rentrer chez vous monsieur Bocquet, répondit la lieutenante Devos, vous êtes libre. Nous devrons néanmoins avertir Pôle emploi de vos petits jobs pas très légaux !

Richard fut moins brutal et dans ses propos et assouvit la demande de son interlocuteur.

—Désolé monsieur Bocquet, mais nous devions prendre toutes nos précautions. Maintenant, je peux vous le dire, madame Leroy a été retrouvée morte chez elle, mercredi en début de soirée. J’en suis navré.   

Deux petites larmes perlèrent au coin des yeux du jeune homme, visiblement choqué par la terrible nouvelle.

—Mince ! Je l’aimais bien madame Leroy. Même dans son état de pocharde, elle était toujours sympathique avec moi. Ce n’est pas possible ! Une si belle et si gentille dame! Comment est-elle morte, dites-moi, comment est-elle morte ?

—Si nous le savions… répondit Richard, pinçant ses lèvres.

Le jeune chômeur, au désespoir, sortit du local en saluant Justine et Richard. Ces derniers échangèrent un regard dépité. Finalement, un clin d’œil synonyme de confiance, de la part du commissaire, fit sourire la jolie frimousse de sa collègue.

—Ce n’est qu’un pauvre bougre, qui je pense, à part son « black », n’a jamais rien fait de mal, déclara Richard en avançant dans le couloir pour regagner son bureau.

—Tu ne penses pas que je me suis montrée un peu trop drastique avec lui ? Il était si courtois ce gamin ! Il essaye juste de se faire un peu de pognon, c’est tout. Il ne ressemble en rien au braqueur de petites vieilles que l'on rencontre assez souvent… hein ?

—C’est vrai Justine ! Ne le dénonce pas. Envoie-lui seulement un avertissement et qu’on le garde sous surveillance.

—Juste, lui foutre un peu la trouille et que si nous le chopons, il aura des emmerdes ! Richard, tu es parfois trop cool avec les jeunes !

Le commissaire jugea cette réflexion bien impertinente et c’est d’un geste du bras droit qu’il fit sentir son 60 mécontentement. Justine le suivit des yeux jusqu’à la sortie et se dit qu’il n’en existait pas deux comme lui.

 

 

 

Chapitre 7

 

Le temps était encore maussade en ce début d’après-midi. Le soleil peinait à se faufiler entre les nuages et la température était assez fraîche pour la saison.

« On se croirait à la Toussaint », se lamenta Richard, « foutu mois d’août ! Et dire que mon frère arrive du Sud tout à l’heure ! ».

Il resta quelques minutes, immobile sur le trottoir de l’hôtel de police puis l’arpenta de long en large d’un pas nerveux. En scrutant le ciel, il craignait que son frangin soit bien déçu de son séjour dans le Nord. Instinctivement, il plongea une main dans la poche de sa chemise pour en extraire son paquet de cigarettes, mais réfréna son geste. Ses petits soucis de santé de ces dernières semaines lui avaient fait prendre conscience de la nocivité du tabac. Il avait donc arrêté depuis le début du mois et tenait bon grâce au patch. Justine, qui le surveillait dans cette démarche, l’encourageait dans la lutte et elle se montrait, par moment, encore plus efficace que le patch. Lorsqu’il rentra, il regagna directement son bureau et prit, posé sur une petite tablette près de son percolateur personnel, le sachet contenant son sandwich au fromage acheté le matin. Il le dévora en quelques grosses bouchées.

—Puis-je entrer commissaire ? Lui demanda l’inspecteur Martin, debout dans le chambranle de la porte.

—Bien sûr, Martin ! Lança Richard en mastiquant les restes de sa modeste pitance.

—Voilà, j’ai des résultats plus précis concernant les analyses sanguines. Robert Dubois vient de m’envoyer un courriel. Le taux d’alcool y était très élevé. Plus de 4 grammes par litre ! On y a retrouvé des traces de barbituriques et de très légères traces de cyanure.

—De cyanure !

—Ouais ! Assura-t-il en tendant la copie des analyses au boss, des traces suffisantes pour l’intoxiquer mais pas pour provoquer sa mort...

—Pas de surdose de Mogadon en déduisit Richard en feuilletant le document avec intérêt, hum... hum... quant au cyanure d’hydrogène, c’est un peu inexplicable. Un taux de 60 ppm alors que le seuil létal est de 100 ppm. Même avec une consommation plus qu’excessive de tabac, cela ne représente pas le dixième de cette dose. C’est impossible. Pour avoir cette dose, il faut se casser les dents à bouffer des noyaux d’amandes amères !

—Pardonnez-moi commissaire, mais vous pourriez peut-être m’éclairer sur le taux ppm, car à part les coefficients grammes au litre, j’y pige que dalle !

—Ce terme est utilisé en toxicologie inspecteur. Cela veut dire une partie par million. Donc 1 ppm représente un milligramme par litre au sens large. Tout dépend de l’unité de volume et de l’unité de masse. Mais ce n’est pas ce cours qui nous fera avancer ! Quoi d’autre Martin ?

—Un hématome au bras gauche dans le creux du coude et plusieurs traces de piqûres de seringue. C’est plutôt un endroit que l’on pique pour faire une prise de sang mais pas pour se camer ! Pourtant pas de trace de drogues dans le sang.

—Bizarre, très bizarre si elle ne se droguait pas...

—Effectivement, appuya l’inspecteur. Pour les blessures à l’arcade sourcilière et à la tempe, elles sont bien superficielles, comme Dubois nous l’avait dit, mais je vous ai gardé le meilleur pour la fin. Vous allez être surpris commissaire !

—Surpris ? Abrégez Martin, on n’a pas vraiment le temps de jouer au chat et à la souris ?

—Éva est morte d’une embolie pulmonaire ! Le légiste situe le moment de la mort à 17 heures environ.

—Quoi ! Quoi !!! Qu’est-ce que vous me chantez là ? Une embolie pulmonaire ? Dites-moi que c’est un poisson d’avril avec le temps qu’il fait dehors. Je comprendrais la blague !

—Je vous assure que ce n’est pas une farce commissaire ! Mettriez-vous la parole du docteur Dubois en doute ?

—Non loin de là mais je ne m’attendais pas à ce verdict ! Une embolie ! Mais c’est dingue ça !!!

L’inspecteur Martin quitta le bureau juste au moment où Justine fit son apparition. Elle n’attendit pas la permission de son chef pour entrer et le fixa droit dans les yeux en se rapprochant de lui. Richard était debout, les fesses appuyées contre le rebord de son bureau. Elle lui fit une tape amicale dans le dos et avança son visage vers le sien pour poser un doux baiser sur son front.

—Une embolie pulmonaire, s’écria-t-il, tu te rends compte Justine ?

—Mais... oui Richard ! Résignes-toi et remets-toi de ta déception. On a tout simplement une mort naturelle et il va bien falloir clore le dossier faute de preuves. C’est bête, je sais. Je rêvais, tout comme toi, d’une belle enquête avec toi, mon partenaire préféré et...

—... et nous allons toujours faire équipe sur ce coup Justine ! Je n’ai pas dit mon dernier mot et je sais que tu penses la même chose que moi.

—Sans preuve, tu vas t’y prendre comment ? Sois raisonnable Richard !

Richard n’avait pas du tout l’intention de rester raisonnable. Il alla se rasseoir, posa la tête contre la paume de sa main et se chatouilla le front du bout des doigts. Pour bien connaître son supérieur, malgré le peu de temps qu’elle travaillait avec lui, la compatissante Justine comprit que ce geste était le signe d’une grande méditation. L’eurêka ne tarda pas à sortir.

—Et la voiture de Yorick ? A-t-on prit la peine de la fouiller ?

—Non, on ne s’est pas préoccupé de son véhicule. Personne n’a jugé nécessaire de...

—Fatale erreur, beauté fatale ! Trancha Richard, dans un sourire enjôleur, très satisfait de complimenter la belle d’une manière détournée.

—Vous allez me faire rougir commissaire ! Je vois que tu retrouves ta bonne humeur. Je reconnais là mon fin limier habituel.

—À propos, tu as des nouvelles de ton Horacio ?

—Du lieutenant Fournier ? Oui ! Même constat ! Présence de cyanure dans la bouteille d’Armagnac comme il nous l’avait déjà dit. Maintenant qu’on a la précision de l’analyse, le mélange était de 60 ppm, ce qui correspond au taux de l’analyse sanguine d’Éva.

―Un véritable mystère ce cyanure !

Malheureusement, cela ne nous apporte pas une preuve. Je suis pourtant certain qu’il a un lien étroit avec sa mort.

Flairant le crime presque parfait, le commissaire Magnac retrouva son enthousiasme aussi subitement qu’il l’avait perdu quelques minutes plus tôt. Cela rendit le sourire à sa charmante équipière.

—Justine ! Avant qu’on nous ordonne d’enlever les scellés et de clore l’affaire, tu vas retourner, avec Martin, faire une nouvelle fouille complète et minutieuse de l’appartement. Et n’oublie surtout pas de passer la Porsche au peigne fin. Surtout cette Porsche ! Je compte sur toi, hein ? Ma petite Juju !

Lorsqu’il la surnommait ainsi, ce qui n’était pas coutumier, Justine savait qu’il s’adressait à elle comme un père le ferait à sa fille. Face à une situation inattendue, il lui montrait qu’il avait besoin de toute sa complicité. Pour la jeune femme, ce petit sobriquet, qui ne lui déplaisait pas, se traduisait par : trouve la solution !

—Et toi Richard, que vas-tu faire pendant ce temps ?

—Je vais voir ce cher Monsieur Leroy avant qu’il ne quitte l’hôpital. On a gagné du temps en demandant au docteur de nous le garder en observation, mais il sera bien obligé de le relâcher après 16 heures si on enlève les scellés de l’appartement.

—Et nous sommes censés trouver quoi très cher ? Demanda Justine sur un ton légèrement moqueur, un petit sourire en coin.
Avec toute son assurance de charmeuse, elle porta ses mains à sa chevelure châtain clair pour la remettre en place.

—Une seringue !

—Je ne vois pas où tu veux en venir Richard ?

—Ne cherche pas à comprendre ma Juju et ne me pose plus de questions ! Promets-moi juste de me ramener la seringue !

Alors que l’inspecteur Martin l’avait rejointe, elle se retourna et ensemble ils regagnèrent la sortie. Richard lorgna la cambrure de son dos, émerveillé devant cette sublime silhouette qui s’éloignait de lui. Son regard concupiscent glissa vers ses fesses que son jean moulant mettait en valeur. Ilaurait tant aimé les toucher à sa guise. Hélas, cela faisait partie de ses fantasmes car Justine n’était pas à lui et ne le serait-elle sans doute jamais.

« Mais pourquoi ai-je vingt ans de plus qu’elle Sacrebleu ? Pour ne plus la voir je finirai par accepter cette mutation dans le Chud comme Kad Merad dans Bienvenue chez les Ch’tis ! ».

 

 

Chapitre 8

 

En attendant l’arrivée de l’ascenseur au rez-de-chaussée de l’hôpital, Richard tomba nez à nez avec une pétillante rousse à la crinière sauvageonne qui en sortait. Elle le tétanisa un instant par son regard de braise et son sourire de diablesse. Comment ne pas céder à la tentation d’une telle créature ? Richard se dit que l’heureux élu qui en jouissait, était un sacré veinard !

Il la regarda s’éloigner dans le couloir puis, reprenant ses esprits, il prit le lift avant de se diriger vers la chambre de Yorick Leroy.

Lorsqu’il y pénétra, il remarqua d’abord un téléphone portable posé sur la table de nuit, à côté du lit, et ses yeux se posèrent sur le patient à moitié endormi.

—Bonjour, monsieur Leroy ! Comment vous sentez- vous ? S’enquerra Richard d’une voix assourdie pour entamer le dialogue.

À pas de loup il s’avança vers le lit. Surpris d’une telle visite, Yorick se dressa sur ses coudes pour se relever.

—Comme vous le voyez commissaire, trop bien ! Si j’avais pu rejoindre Éva pour être tranquille! Mais la faucheuse n’a pas voulu de moi et je suis là... triste, seul et complètement abattu... c’est terrible ce qui m’arrive !

—Ne vous laissez pas abattre monsieur Leroy. Je sais que c’est très dur à admettre, mais soyez certain que je compatis à votre douleur. Sans trop vous fatiguer, j’aimerais vous poser quelques questions ?

Richard Magnac tira une chaise se trouvant près de la fenêtre et la plaça au chevet du pauvre veuf.

—Oh, commissaire ! Vous ne pouvez mesurer l’ampleur de ma souffrance. Éva était toute ma vie. Nous étions si heureux ensemble !

—Pourtant, votre couple avait l’air d’être un peu émoussé ces derniers temps. Votre femme était déprimée depuis un moment, non ? Vous me l’aviez d’ailleurs laissé sous-entendre, mercredi soir, lorsque je vous ai parlé du verre vide posé sur la tablette, à côté du divan. Vous m’aviez alors signalé qu’elle abusait de l’alcool depuis ces dernières semaines.

—Oui, c’est vrai. Mon épouse s’est mise à la boisson depuis un mois sans que j’en connaisse la raison. J’ai bien essayé de discuter du problème avec elle, mais elle montait sur ses grands chevaux quand j’abordais le sujet. C’était impossible d’avoir une conversation sérieuse avec elle. Elle est entrée subitement dans une sorte de mutisme dépressif. C’est inexplicable. J’ai contacté le psy qu’elle avait consulté en 2006, suite au décès accidentel de ses parents. Il ne comprenait pas non plus. 

—Quand vous dites « subitement », pouvez-vous me préciser une date ?

—Oui, c’était le dernier samedi de juillet. Le 26, si j’ai bonne mémoire. Je m’en souviens car je l’ai appelée le vendredi, en début de soirée, pour lui dire que je ne rentrerai pas d’Asnières à cause d’une réunion et que je serai de retour le samedi en fin de matinée. Elle m’était apparue complètement indifférente au bout du fil alors que d’habitude, elle attendait mon coup de téléphone avec impatience, avant que je prenne la route et elle se réjouissait toujours de mon arrivée.

—Et à votre retour le samedi ? Enchaîna Richard tout en se frottant le front du bout des doigts.

—Quand je suis arrivé à la maison, elle était affalée sur le canapé, entièrement nue et à moitié ivre. Dès qu’elle m’a vu, elle s’est mise à rire. D’un rire hystérique. On aurait dit une folle échappée d’un asile psychiatrique. Elle riait, mais ses yeux étaient rougis et ses paupières gonflées, comme si elle avait pleuré durant des heures. Je ne l’avais jamais vue dans cet état, pas même en 2006. C’était le contraste total avec le week-end précédent.

—Que voulez-vous dire par contraste total, monsieur Leroy ?

—Le lundi précédent, elle était prévenante et attentionnée, fidèle à son habitude. Elle essayait de retarder mon départ par n’importe quel moyen, me jouait le coup de la vamp avec ses petites tenues affriolantes et ses stripteases. Bref, vous comprenez ce que je veux dire... elle... elle ne me laissait jamais partir sans des derniers moments coquins et là... plus rien ! Elle ne voulait même plus que je la touche !

Yorick ne put retenir quelques larmes. Il prit un mouchoir sur sa table de chevet, s’épongea les joues et se moucha. Le commissaire ne se laissa pas pour autant apitoyer et continua son interrogatoire. Il apprit qu’Éva avait totalement chaviré dans un alcoolisme aigu à partir de ce moment-là. Elle, si coquette de coutume, avait abandonné toute féminité et se négligeait. Ne se lavant que quand elle sortait de son ébriété et abandonnant son maquillage habituel, elle ne se rendait plus ni chez son coiffeur, ni chez son esthéticienne. Elle ne portait même plus ses somptueux bijoux. Éva restait toute la journée en nuisette, cloîtrée dans son appartement.

—Avez-vous une idée des raisons qui auraient pu causer ce changement brusque ?

—Non, je vous l’ai dit ! Il s’est passé quelque chose entre mon départ du lundi 21 juillet et mon retour le samedi ! Mais quoi ? Si je savais !

—Étant donné son état, vous avez pris des congés pour rester auprès d’elle je suppose ?

—Non, il m’était impossible d’en prendre, hélas. Je repartais après chaque week-end à mon appartement d’Asnières. Éva m’assurait qu’elle pouvait se débrouiller. C'étaient pratiquement les seules paroles qu’elle m’adressait du week-end avec des « laisse-moi tranquille » et des « non je n’irai pas voir ton psy ».

—Et pourquoi avez-vous un appartement à Asnières monsieur Leroy ?

—Pour mon travail... et ce depuis ma mutation au siège social de la société. Éva était d’ailleurs d’accord pour... la location de ce studio. Ce pied-à-terre m’évitait de longs déplacements quotidiens. J’aurais... j’aurais aimé qu’elle m’y rejoigne, mais elle ne voulait pas quitter Dunkerque.

Richard avait remarqué de petites variations dans le timbre de la voix de Yorick. Les réponses aux dernières questions étaient devenues hésitantes. Il se leva, se dirigea vers la fenêtre et jeta un coup d’œil sur le parking. Le silence qu’il faisait subir à Yorick était interminable. De dos, la tête légèrement de profil, la fouine de commissaire pouvait observer son interlocuteur discrètement sans être repéré. Ne supportant plus cette pause forcée, Yorick la rompit le premier.

—À quoi pensez-vous commissaire ?

—À votre défunte femme, répondit Richard en se grattant le front.

C’était un tic que Justine appréciait sans vraiment savoir si c’était une manie ou un moyen de gagner quelques instants de réflexion dans un interrogatoire.

—Et moi donc ! Je ne pense qu’à elle. C’est triste de terminer sa vie ainsi commissaire. Elle était si pétillante de vie !

—C’est d’autant plus triste qu’elle ne s’est pas suicidée et que ce n’est pas un accident ! Déclara le commissaire en fixant Yorick dans le blanc des yeux.

Le visage de ce dernier devint exsangue. Des perles de sueur apparurent sur son front, ses mains moites malaxaient les draps blancs. Il avala sa salive avec difficulté avant de lancer sa réplique.

—Ce... ce... ce n’est tout de même pas un crime ? Ne me dites pas que l'on a tué ma femme ! C’est absurde ! Pourquoi ?

—Pourquoi parlez-vous d’assassinat monsieur Leroy ?

—Vous me dites que ce n’est ni un suicide, ni un accident, c’est donc un meurtre ! Se défendit-il.

—Votre femme a quitté notre monde d’une mort naturelle, tout simplement, monsieur Leroy. D’après le médecin légiste, elle a été victime d’une embolie pulmonaire.

Yorick Leroy reprit des couleurs. Un coup de sang de soulagement cinglait ses joues. Une réaction incontrôlable de la nature humaine qui n’échappa pas au redoutable commissaire Magnac. Sans lui laisser le temps de s’exprimer, Richard enchaîna.

—Vous vous êtes procuré un nouveau portable ?

—C’est celui de ma mère. Elle me l’a laissé quand elle est venue me voir ce matin. Étant donné les circonstances, mes parents sont rentrés dès hier soir de Saint-Aygulf. Je suppose que mon téléphone est resté à l’appartement.

—Non, nous l’avons gardé pour les besoins de l’enquête ! Vous étiez en Belgique vendredi passé, d’après un appel lancé à votre femme dans l’après-midi.

—Oui, à Liège, en voyage d’affaires pour la société ! Je suis rentré à Dunkerque samedi.

—Il y a aussi un numéro qui n’est pas répertorié dans vos contacts et que vous appelez très souvent. Nous avons vérifié l’identité de cet abonné. Il s’agit d’une certaine Petra Keller. Décrivez-moi la nature de votre relation avec cette dame ?

—C’est... c’est une collègue de travail, balbutia-t-il en massant son menton.

—Une collègue apparemment importante pour l’appeler même le week-end et à n’importe quelle heure ! Conclut Richard, mais vous n’êtes pas obligé de m’en dire plus monsieur Leroy puisqu’il s’agit d’une mort naturelle. Veuillez excuser cette déformation professionnelle.

—De rien monsieur le commissaire, répondit Yorick, quelque peu troublé, la voix chevrotante.

On aurait dit qu’il venait d’éviter de passer sous un train.

—De toute façon, vous allez pouvoir quitter l’hôpital. Vous êtes bien remis...

Le commissaire Magnac le salua en lui présentant, une fois de plus, ses plus sincères condoléances. Il quitta la chambre et alors qu’il se dirigeait vers les ascenseurs, il fit demi-tour et retourna voir Yorick. Ce dernier, comme prit en flagrant délit, reposa lestement son téléphone au moment où le commissaire entrouvrait la porte.

—Juste une dernière question Monsieur Leroy. Petra Keller ne serait-elle pas rousse ?

Yorick stupéfait détourna le regard vers la fenêtre sans ouvrir la bouche, mais ce mouvement de tête confirmait la réponse. Richard referma la porte et quitta l’hôpital pour de bon.

 

 

 

 

Chapitre 9

 

Richard revint à l’hôtel de police vers 16 heures, convaincu que Yorick Leroy lui mentait sur toute la ligne. C’était avec une vive impatience qu’il espérait le retour de ses collègues Devos et Martin. Il n’attendit pas très longtemps car quelques minutes plus tard, ils se pointèrent dans son bureau. À voir la mine de Justine, il devina tout de suite le diagnostic.

―Désolé commissaire, déclara un Martin désappointé, mais nous n’avons pas trouvé de seringue. Ni dans l’appartement, ni dans la voiture.

—Et merde, merde de merde ! Pesta Richard en s’écroulant sur son siège.

Sa déception ne se lisait pas seulement dans ses invectives mais aussi dans son comportement. Il se frotta la nuque à deux mains, balla sa tête en arrière et sembla fusiller le plafond du regard comme si ce proche horizon menait vers un point inaccessible. Pour lui remonter le moral, dans un petit sourire victorieux, Justine lui fit part d’une nouvelle intéressante.

—Par contre, quelqu'un a utilisé la voiture, car le moteur était encore chaud. On a aussi enlevé les courses qui s’y trouvaient. Une tierce personne a donc un jeu de clés !

—Yorick a peut-être demandé ce service à son ami David Vermeulen, suggéra Richard. Ils sont bien copains tous les deux. Le médecin de l’hôpital m’a dit que David était resté au chevet de son pote jusqu’à son réveil.

—C’est peu probable commissaire, contredit Martin, les clés étaient dans l’appartement et nous les avons utilisées pour ouvrir le véhicule.

—Alors qui aurait un double ?

—Une femme, jubila Justine, c’est certain ! J’ai tout de suite reconnu l’odeur du parfum «N°5 de Chanel» en ouvrant la portière côté conducteur. C’est un parfum capiteux aux senteurs de cannelle que je connais très bien puisque j’en porte de temps à autre.

—Je sais lieutenante ! Quand vous portez ce parfum sucré et entêtant, vous me rappelez mon ex-femme. C’était son parfum préféré, à l’instar de Marilyn Monroe. C’est avec ce parfum qu’elle a séduit le Président Kennedy !

« Et moi aussi Justine, tu m’as séduit par cette odeur de cannelle et ta beauté naturelle ». Une pensée qu’il garda bien de dévoiler. La dure réalité du travail redescendit Richard de son nuage.

—C’est peut-être la mère de Yorick Leroy, suggéra l’inspecteur, puisque nous savons que ses parents sont rentrés hier soir de la côte varoise.

—Non, c’est Petra Keller! S’écria un Richard catégorique, c’est Petra Keller ! J’en suis certain, elle...

—Et qui est cette Petra Keller, coupa Justine ?

—La maîtresse de Yorick voyons! Quelle évidence ! Je l’ai croisée à l’hôpital, à la sortie de l’ascenseur. J’étais subjugué, l’espace d’un instant, par cette rousse sulfureuse et la cage d’ascenseur embaumait la cannelle et l’épice ! Du « N°5 de Chanel » bien sûr !

—Leroy a une maîtresse !

Justine était consternée. Elle voyait bien que son chef était resté très troublé par la rencontre de la soi-disant rousse dénommée Petra.

—Je ne savais pas que les rousses vous faisaient un tel effet commissaire, osa l’effrontée en entortillant une de ses mèches de cheveux autour de son index, mais quel vilain bonhomme que ce Yorick ! Un vrai cachotier chez lequel nous allons nous faire une joie de débusquer les secrets !

Justine était loin de s’imaginer que c’était elle et sa manie de jouer avec sa chevelure qui troublait son supérieur et non la belle rousse. Richard demanda à l’inspecteur Martin de convoquer David Vermeulen au commissariat. Étant l’affidé de Yorick, il devait être informé de sa relation extraconjugale. Des amis de cette envergure ne pouvaient se cacher de tels dessous. Justine Devos se retrouva seule dans le bureau avec lui.

—Tu en fais une de tête Richard. On dirait que t’a croisé la femme de ta vie dans ce couloir !

—Pfff Justine ! T’es jalouse ou quoi ? Cesse de te moquer de moi et de jouer avec tes cheveux, ça m’énerve !

—Oh là ! Monsieur est irritable ? Allez Richard, dis- moi tout ! Comment as-tu découvert que Yorick avait une maîtresse ? Il nous a bien caché son jeu le mari éploré !

—J’avais demandé au brigadier Levert de vérifier tous les contacts sur son portable. Petra Keller n’était pas répertoriée, mais son numéro était souvent composé. Surtout le samedi et le dimanche. Cela m’a mis la puce à l’oreille.

—Mais cela ne prouve rien Richard. Tu le sais !

—Oui, je le sais, mais je veux que tu files voir le juge. Il ne faut surtout pas qu’il boucle le dossier maintenant. Use de ton charme pour lui faire croire qu’on a absolument besoin des résultats de la chromatographie et que l'on ne peut pas se fier au seul résultat des analyses sanguines pour le cyanure. Trouve un prétexte quoi !

Justine, sous les ordres, quitta le bureau de Richard, mais il l’accompagna quelques mètres jusqu’au distributeur de boissons chaudes. Il introduisit un jeton pour se prendre un café sucré.

—Je me demande vraiment pourquoi tu as installé un percolateur dans ton bureau ! Lui fit remarquer Justine en se dirigeant vers la sortie pour prendre la direction du palais de justice.

—Pour garnir le bureau ! Cela fait plus... smart ! Et il la regarda s’en aller, son gobelet à la main.

En regagnant son bureau, il interpella le brigadier Levert qui était en communication. Ce dernier lui fit un geste du bras lui indiquant qu’il arrivait tout de suite.

—Brigadier ! Avez-vous déjà des réponses sur l’enquête financière que je vous ai demandée ? Peut-on déjà établir les avoirs du couple ?

—Certainement commissaire ! J’ai les relevés de comptes de Yorick Leroy. Ce qui est interpellant, c’est qu’il utilise régulièrement une carte visa à l’étranger. Principalement en Allemagne. Cependant, les dernières transactions ont servi à payer une note d’hôtel et une d’un restaurant à Liège, en Belgique. De plus, depuis plusieurs mois, il utilise toujours sa carte privée au lieu de celle de la société, mise à sa disposition.

—À votre avis, pourquoi utilise-t-il une carte privée s’il s’agit de déplacements professionnels ?

—J’ai la réponse commissaire! J’ai contacté son employeur à Asnières. La secrétaire de direction m’a affirmé que Yorick Leroy était en congé maladie depuis le mois de mars. Pour dépression paraît-il. D'ailleurs, le directeur général a entrepris de lui signifier son licenciement, sans préavis, pour faute grave, en date du 31 août. Donc pour après-demain !

—Intéressant tout ça cher brigadier !

Richard s’installa confortablement dans son siège tout en restant fidèle à son tic; chatouillis sur le front pour accompagner sa réflexion.

—Et qu’avez-vous d’autres comme informations ?

—Pas de gros mouvements sur les autres comptes bancaires. Des transactions tout à fait classiques du genre paiements de factures ou retraits. Par contre, Éva disposait d’un capital personnel d’environ 200.000 € sur un livret et d’un compte à terme d’environ 1.300.000 €.

—Nous y voilà brigadier ! L’argent pourrait être le fameux mobile du crime. Éva a hérité de la fortune de ses parents, quant à Yorick, il ne dispose que de ses revenus et de quelques économies sur le compte courant. Peut-être même que cet argent provient d’Éva.

—Pour sûr ! Elle a transféré plus de 25.000 € sur son propre compte et 10.000 € sur celui de son mari depuis le début de l’année. C’est aussi elle qui a payé sa Porsche en liquide.

—Et le dernier paiement avec la carte bleue remonte bien à mercredi, au Carrefour de Saint-Pol-sur-Mer, n’est-ce pas ?

—Oui, commissaire, il s’agit d’une somme de 543,79 euros. La transaction a été effectuée à 17h12.

Au moment où le brigadier Levert prenait congé du commissaire, l’inspecteur Martin entra de nouveau dans son bureau. Il avait contacté David Vermeulen, retenu à son Club House. Celui-ci ne rentrerait que tard le soir, à cause d’un banquet pour l’un de ses plus anciens membres, fêtant son anniversaire.

—Bon! Reprit Richard en regardant Martin, en attendant je voudrais que vous vous intéressiez à cette Petra Keller. Elle est ici, en ville, probablement dans un hôtel. Yorick Leroy va sûrement la retrouver dès sa sortie de l’hôpital. Elle dispose donc, apparemment, d’un jeu de clés de la Porsche. Yorick va vouloir récupérer sa voiture. Je compte sur vous pour organiser une filature puis pour me glaner tous les renseignements concernant cette femme, une jolie rousse au cheveux longs. Le hasard a bien fait les choses, tout à l’heure, à l’hôpital.

L’inspecteur Martin obtempéra. Richard regarda sa montre. Elle indiquait pratiquement 18 heures. Il était temps pour lui de quitter le commissariat car pour rien au monde, il n’aurait manqué l’arrivée du TGV de 18h20 en provenance de Paris. En sortant, il croisa Justine de retour du palais de Justice.

—Richard, pas de soucis, on a carte blanche jusqu’aux résultats de la chromatographie, mais si nous n’avons pas de preuves, tu te doutes bien de la suite...

—Justine, je te laisse gérer la baraque et faire le débriefing avec Martin et Levert. Ils auront beaucoup de choses à te raconter à leur retour. Demain matin, il faudra absolument choper David Vermeulen. Il devrait nous éclairer sur la relation entre Yorick et Petra. Allez, je file, sinon ils vont m’attendre sur le quai !

—OK, on se verra demain. Passe une bonne soirée avec ton frère et sa femme.

—Merci Justine ! À demain neuf heures au poste.

 

 

 

 

Chapitre 10


Quai des jardins, jeudi soir, 28 août

Élodie ôta ses chaussures et s’étendit sur le canapé de cuir blanc meublant le pimpant salon de l’appartement du Quai des Jardins. Elle prit la télécommande posée sur la tablette de verre et alluma l’écran plat 3D. TF1 diffusait le 20 heures. Pendant ce temps, David Vermeulen, toujours en tenue de tennis, se jeta sous la douche. Impatiente de le voir réapparaître, la jolie jeune femme de 23 ans, à la longue chevelure noire, ne tarda pas à se mettre à l’aise. Elle enleva d’abord son jean slim puis déboutonna sa blouse de satin. Derrière son Push Up, une jolie paire de seins pommés semblait attendre qu’on la délivre de sa prison de dentelle. Lorsque David se présenta devant elle en peignoir de bain, elle se mit à genoux sur le canapé pour mettre ses atouts féminins en valeur. L’échine cambrée, les fesses rebondies sous son string, la demoiselle sut se faire comprendre. Sa position suggestive ne laissa pas David indifférent. Il aimait ce genre de femme provocante, sexy et entreprenante. Son œil aguicheur valait plus que tous les aimants du monde. Il s’avança vers elle. La belle tendit les bras pour le recevoir et lui enroula la nuque en roucoulant. David succombait. Tout contre son torse, elle prit plaisir à se trémousser, offrant ses lèvres pulpeuses. Il s’en empara. Un long baiser languide fut leur seul préliminaire. Ils étaient bien trop pressés de découvrir les sensations de leur premier corps-à-corps. Insatiable, à la limite de la nymphomanie, la jeune femme avait su combler les désirs de David. Une osmose passionnelle les avait envoyés, deux fois d’affiliée, jusqu’à l’extase. L’amant comblé avait l’impression d’avoir décroché le gros lot. Une certaine consolation pour lui après le décès d’Éva.

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Élodie se voyait attribuer le top du classement ATP de ses conquêtes féminines. Si Éva avait toujours occupé la première place dans son cœur et dans son lit, quoique moins fougueuse et moins performante que sa nouvelle petite bombe sexuelle du soir, c’était parce que l’amour avait dominé leur relation dès le départ. Par contre, il voyait bien, cette jeune assoiffée de vertiges érotiques, obtenir un intérim bien plus long que la plupart des autres candidates. Élodie s’était assoupie dans les bras de David. Il lui enleva délicatement une mèche lui tombant devant les yeux, effleura le contour de sa bouche et remonta vers le piercing discret qu’elle portait à la narine gauche. Il le taquina du bout de son index. Elle ouvrit les yeux.

—Élodie, tu es resplendissante ! J’adore ton look un peu rock et sophistiqué. Il te va à ravir !

Le souffle chaud et flatteur près de son oreille s’évanouit très vite, car David s’extirpait déjà du canapé où ils avaient batifolé.

—J’ai passé un super moment David ! Je ne regrette pas avoir succombé à ton charme hier et accepté ton invitation aujourd’hui, lui dit-elle en renfilant sa blouse sans prendre la peine de remettre son soutien-gorge. Elle espérait que ce moment ne soit qu’un court intermède, un bref repos du guerrier. Elle se sentait prête à recommencer leurs ébats effrénés. David s’était dirigé vers la cuisine et quand il revint au salon, il tenait une bouteille de Gewurztraminer vendange tardive dans une main et deux verres à vin dans l’autre. Il voulait, en quelque sorte, trinquer à sa victoire, celle d’un prédateur qui venait de débusquer la meilleure des proies.

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—Le vin préféré des maîtresses de ton envergure, lui déclara-t-il en déposant ses verres typiquement alsaciens sur la table du salon.

Il les remplit aux deux tiers avant de poser la bouteille à même le sol.

—Tchin, ma charmante beauté !

Il s’assit à son côté, les lèvres tendues, escomptant un baiser qu’elle ne lui concéda pas.

—Je pensais avoir mérité une attention plus délicate ! Lui retourna-t-elle en le repoussant.

— Mais c’est un vin de grande classe et les femmes en raffolent !

—Je m’attendais à une coupe de champagne rosé Veuve Clicquot des bouteilles que tu as achetées hier quand tu m’as draguée à la caisse !

—Désolé Élodie, je n’ai pas de champagne ici ! Celui que j’ai acheté hier était pour un ami qui devait fêter son anniversaire de mariage.

—Ah, je comprends pourquoi la carte bleue n’était pas à ton nom ! Quand je t’ai téléphoné ce matin pour accepter ton invitation, j’étais étonnée d’entendre « Allo, ici David Vermeulen » et non « ici Yorick Leroy ». J’ai d’abord cru à une erreur, mais j’ai ensuite reconnu le ton sensuel et rauque de ta voix. Une voix de chanteur rital.

—Tu croyais que j’étais Yorick Leroy ! Comment cela se fait-il ?

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—Quand tu m’as demandé d’insérer la carte bleue dans le terminal, parce que tu étais soi-disant, trop occupé à charger le Caddie, j’étais déjà sous ton charme. Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ton nom, car je voulais trouver un moyen de te revoir.

—Curieuse et coquine ! Cela me plaît ça ! Je ne savais pas que les caissières menaient des enquêtes discrètes sur les clients.

—Non, ce n’est pas notre job, rassures-toi, répondit- elle en riant. Je voulais juste connaître ton nom pour te retrouver, mais comme tu m’as laissé ton numéro de portable...

—Ah ! Je préfère !

—Et tu le connais ce Yorick Leroy ? Ce n’est pas une carte volée au moins ?

—Qu’est-ce que tu vas imaginer là ! Si tu le prends ainsi, alors je squatte cet appartement, car j’ai tué le propriétaire, j’ai volé sa voiture, le centre sportif appartient à un autre et je suis un gros malfrat ! C’est ça ? Madame la détective arrêtez-moi, passez-moi les menottes et faites de moi ce que vous voulez ! Je suis à votre merci !

Il éclata de rire, mais Élodie resta sérieuse.

—Je ne suis pas de la police, t’inquiète ! J’ai déjà eu affaire à eux pour des petites bricoles. Vols à la tire, consommation de cannabis, etc. Des petits trucs quoi ! Mais c’est vrai que j’ai conservé un vieux fantasme d’ado. J’aurais bien voulu vivre dans le luxe avec un truand, connaître les sensations d’une cavale et la montée d’adrénaline quand l’étau se resserre...

—Tu regardes trop de films ma poule ! T’as vraiment des idées originales toi !

—Et si tu étais un malfrat qui me cache la vérité, ajouta-t-elle d’un air taquin, comme si cette éventualité l’excitait.

—Et si j’étais Richard Gere, reprit-il, et toi Julia Roberts, dans « Pretty Woman » ? Cela ne serait pas mal non plus ! Tu ne trouves pas ?

—Mais je ne suis pas une prostituée moi !

Et ils éclatèrent de rire tous les deux, amusés de cette conversation qui avait pris un caractère assez loufoque.
En arrivant aux caisses de l’hypermarché Carrefour de Saint- Pol-sur-Mer, la veille vers 17 heures, David était resté volontairement dans la file de la caisse 8, malgré l’annonce de l’ouverture d’une caisse supplémentaire. Dès qu’une fille dotée d’un certain charme se profilait à l’horizon, David ne pouvait s’empêcher d’utiliser la drague pour se faire remarquer. Au premier regard, il arrivait à deviner si la mignonne visée était apprivoisable ou pas. Dans le cas d’Élodie, il n’avait pas usé de beaucoup de malice pour l’attirer sur son terrain. La simple promesse d’une journée offerte au Club House, avec leçon particulière de tennis, un accès illimité à la salle de fitness, à la piscine et au Jacuzzi l’avait enchantée. Ce n’était pas tous les jours qu’elle pouvait profiter d’une journée de luxe avec son salaire de caissière. Dès qu’il sut que Yorick était tiré d’affaire, David s’était rendu pour la prendre à son domicile après sa sortie d’hôpital, désolé de ne pouvoir lui offrir qu’un accès limité de trois heures maximum et de reporter la leçon de tennis qui lui avait promis. Il aurait même préféré décaler sa promesse et l’inviter 
à une balade à la plage de Malo, mais il avait deux cours de tennis programmés à son Club.
Son arrivée au Club, accompagné d’Élodie, avait tout de suite été remarquée par Carole, une de ses élèves et conquête de la veille. Encore dans les bras de David le matin même, elle n’apprécia pas cette précoce éviction même si elle connaissait sa réputation du Don Juan. Plus que de le voir avec une autre femme, cette rivalité était une humiliation pour elle, se sentant blessée dans son amour-propre. Elle avait le goût amer de ne pas avoir été à la hauteur et elle se vengea en créant une atmosphère de malaise durant tout son cours. David remplit à nouveau les deux verres de Gewurztraminer, prit le plateau de charcuterie que son chef de cuisine lui avait préparé avant de quitter le Club House, apporta une baguette, du beurre, un couteau et en amoureux, se délectèrent de ce repas improvisé. Entre caresses et baisers langoureux, ils plongèrent de nouveau dans de nouvelles galipettes qui leur prirent une bonne partie de la nuit. Totalement épuisés, ils s’étaient finalement endormis jusqu’au petit matin.

—J’adore faire l’amour avec toi David, lui chuchota-t- elle au creux de l’oreille en se réveillant.

—Humm ! Tu es délicieuse Élodie, lui répondit David en ouvrant les yeux, j’aime ta façon de me réveiller... tes douces caresses sur mon corps, tes tendres baisers dans mon cou...

David s’étira comme un chat et quitta le lit après lui avoir adressé une multitude de bécots de gratitude. Il enfila son peignoir et se dirigea vers la cuisine pour allumer la cafetière Expresso. Quelques instants plus tard, en tenue d’Ève, Élodie vint le retrouver dans la cuisine pour prendre son café au lait.

Après avoir pris chacun leur douche, David proposa de la reconduire jusqu’à son appartement avant de prendre la route pour Calais.
Élodie habitait un modeste deux pièces, allée Denis Papin, à Saint-Pol-sur-Mer. Il s’arrêta devant l’immeuble et coupa le moteur de son cabriolet Citroën DS3 noir, le temps d’échanger quelques baisers prometteurs de futurs bons moments.

—On se voit ce soir ? Demanda Élodie.

—J’ai un banquet au Club House et je ne serai pas de retour avant 23 heures. Mais si tu veux, on peut se donner rendez-vous dans un bar !

—Je t’enverrai un message. J’ai hâte de retrouver tes étreintes, ton corps musclé contre le mien et te sentir en moi.

Sous l’emprise de ces mots grivois et convaincants, entrecoupés de baisers brûlants, David redémarra, bien malgré lui, le moteur de sa voiture. Il lui adressa un signe de la main en s’éloignant. Dans sa tête, il envisageait déjà de retrouver Élodie plus tôt que prévu dans la soirée, car il avait bien trop envie de retrouver cette perle rare qui l’attirait et le prenait par les sens.

 

 

 

 

Chapitre 11

 

À son arrivée au commissariat, Justine s’empressa de pénétrer dans le bureau du commissaire Magnac sans y être invitée. Elle fut bien surprise de ne pas l’y trouver. Celui-ci n’arriva qu’une bonne vingtaine de minutes plus tard.

―Richard, toi en retard ! Cela m’étonne vraime
nt, déclara-t-elle. Ah oui ! C’est vrai, pardonne-moi, mais je ne pensais plus à la venue de ton frère et de son épouse. Ont-ils fait bon voyage ? Avez-vous passé une bonne soirée ? Se rattrapa-t-elle sur un ton marquant la confusion.

—Tu es tellement prise dans cette enquête Justine que je comprends que tu puisses oublier ma vie privée, lui répond-il avec un flegme de détective purement britannique.

—Oh Richard, allez, raconte...

—Bruno et Nathalie étaient ravis de me voir ! Tu comprends, après tout ce temps...

Son sourire radieux dénonçait l’immense joie qu’il avait eu de les revoir. C’était, dans le Nord, la première visite de son frère cadet et de sa femme. Leur dernière rencontre remontait à mai 2012, quand Richard était retourné dans son village natal du Gers, à Caupenne-d’Armagnac, minuscule commune de 425 habitants, entourée de vignes. Un retour dans le passé, dans la maison des parents, que son frère avait repris au moment du partage du patrimoine familial.

—Je parie que tu leur as fait découvrir les moules frites dans notre fief « Le Tormore»?

—On ne peut vraiment rien te cacher Justine ! Reprit- il en rigolant. Je pensais même pouvoir te les présenter mais...

—Je n’y suis pas passée... il était trop tard quand j’ai eu fini Richard.

—Désolé pour tes heures sup’ d’hier ! Mais qu’as-tu comme bonnes nouvelles, pour accourir comme ça, avec un grand sourire ?

—J’ai vu ta ravissante Petra Keller hier ! Une créature de rêve, aux atouts ravageurs ! Capable de faire craquer un homme juste en claquant des doigts. Je comprends mieux ton attitude maintenant. Tu finiras par me rendre jalouse si tu l’approches trop...

Cette dernière réflexion de Justine donna tout à coup des bouffées de chaleur à Richard. Il prit son mouchoir et s’essuya le front perlant d’une sueur subite. Plaisantait-elle en lui parlant de sa pseudo jalousie ?

—Richard, t’as vu dans quel état tu es rien qu’à entendre son nom ? Fais attention, c’est mauvais pour ton petit cœur fragile...

Richard aurait tant voulu lui répondre : « Mais non chérie, c’est de te sentir jalouse qui me met dans cet état ! M’aimes- tu alors ? ».

—Ohé du bateau !!! Monsieur Jean Bart ! Arrête de rêvasser de la hune de ton mât ! Y’a du boulot qui nous attend !

—Quoi, qu’as-tu dit ? Jean Bart quoi ?

—Sors de ton rêve Richard, cette fille n’est pas pour toi ! On a du boulot, mince alors !

—Bon sang Justine ! Je ne rêve pas, je réfléchis, mentit Richard, vexé qu’une subalterne lui remonte les bretelles. Et... et... qu’a-t-elle fait de sa soirée notre chère Petra ?

—Nous sommes allés Place Jean Bart avec le brigadier Levert et nous l’avons retrouvée en compagnie de Yorick. Ils prenaient un verre à la brasserie « Le Milord ». Ensuite, ils ont récupéré la voiture vers 20 heures et nous les avons suivis jusqu’à Bergues. Ils ont réservé une suite « Au petit Manoir » jusqu’à lundi.

—Tiens ! Drôle d’idée de se donner rendez-vous au « Milord ». Tout le monde connaît Yorick dans le coin. S’afficher en galante compagnie, juste en dessous de chez lui, ce n’est pas très intelligent de sa part !

—Ils n’ont pas été cons au point de montrer qu’ils sont amants Richard ! Par contre, le choix du « Petit Manoir » à Bergues est un endroit discret pour les tourtereaux. Ils peuvent y roucouler en toute quiétude.

—Effectivement, approuva le commissaire, très juste déduction mon cher Watson, et à son appartement, s’y est-il rendu ?

—On a fait retirer les scellés puisque ce n’était plus utile pour l’enquête. Donc, il y est allé seul, quelques minutes avant de se rendre au parking pour reprendre sa Porsche. Pendant ce temps, Petra est restée à la brasserie. Elle a payé la note et a quitté les lieux, assez discrètement, pour rejoindre Yorick à la voiture. Voilà mon cher Sherlock Holmes!

Justine s’était assise face à richard et lui dévoila que Yorick était sorti de l’hôpital vers 16h30 et qu’il s’était présenté au commissariat pour récupérer les clés de l’appartement et celles de son véhicule vers 18h30. Elle l’avait pris en filature dès ce moment-là, avec l’aide du brigadier Levert. Elle lui donna également tous les renseignements, en sa possession, réunis par l’inspecteur Martin, avant la fin de son service. Richard apprit que Petra était arrivée à Dunkerque depuis Paris, par le train de 21h04 et qu’elle avait logé au B&B hôtel en face de la gare. Elle avait quitté l’établissement après avoir pris son petit-déjeuner vers 8h30, sans doute pour se rendre à l’hôpital. D’après le réceptionniste, un taxi l’aurait chargée juste devant la porte de l’hôtel.

—Mais nous ne savons rien de plus de son emploi du temps, entre son départ de l’hôtel vers 9h00, et le moment où nous l’avons retrouvée au « Milord », en dehors du fait que tu l’aies croisée hier, à la sortie de l’ascenseur.

—On suppose qu’elle est restée un bon moment à l’hôpital puis, à la demande de Yorick, elle aurait enlevé les marchandises de la voiture avant notre fouille. Pour les mettre où ? On ne sait pas. Puis qu’a-t-elle fait entre 14 et 19 heures ? Mystère...

— Un peu de shopping peut-être, se permit d’avancer Justine, car d’après la réception du B&B Hôtel, elle n’avait qu’un petit sac de voyage. Une femme de cette trempe qui prévoit de rester plusieurs jours quelque part, ne va pas se balader avec les mêmes fringues sur le dos durant des jours!

—Pure logique féminine ! Je n’y avais pas pensé. Vous, les femmes et vos fringues, c’est sacré ! Répondit Richard en lui adressant un clin d’œil conciliant, mais c’est tout à fait plausible.

―Maintenant, je vais te donner l’identité de TA belle rousse Richard. Et tu vas être intéressé au plus haut point sur ses activités professionnelles. J’en suis sûr !

—NOTRE belle rousse Justine ! NOTRE belle rousse et pas seulement la mienne, rectifia-t-il d’un air agacé en se grattant la nuque.

Justine lui sourit en glissant une main dans ses cheveux pour replacer une mèche rebelle qui lui tombait dans les yeux. Elle avait envie de taquiner un peu son cher commissaire.

—J’espère qu’elle mettra tes neurones en exergue autant que son Pinot noir !

—Que son Pinot noir! Que me chantes-tu là, demanda-t-il, tout à coup soucieux d’en savoir plus.

—Petra Keller est originaire d’Erstein en Alsace et est domiciliée à Barr. C’est la bru de Joseph Meyer, la veuve de Franz, l’héritier de la société Vinalsace, la maison de négoce propriétaire des vignobles Meyer. Elle est entrée dans la boîte comme œnologue, mais depuis le décès de son mari, c’est elle qui en assure la direction commerciale.

—Le Pinot noir que nous avons bu jeudi au Tormore ? Eh bien ça alors !

—Tu devrais voir ta tête Richard ! À croire que t’avais déjà vu cette femme au fond de ton verre !

—Justine, tu me saoules plus que le Pinot noir ! C’est le cas de le dire, avec tes réflexions idiotes sur la rouquine. Je vais finalement croire que tu es jalouse pour de bon, ajouta Richard un peu gêné par sa réplique.

Il tourna la tête sur le côté pour de ne pas affronter le regard de sa collègue. Justine ne releva pas le sujet et continua comme si de rien n’était.

—Martin s’est renseigné à la police de Barr pour en apprendre un peu plus sur notre charmante veuve. Petra et Franz se sont mariés en juin 2012. Son mari est mort emporté par un infarctus en septembre alors qu’il était en pleine santé. L’histoire a d’ailleurs fait un peu de remous dans la presse locale.

—Et pour quelles raisons ?

—L’inspecteur a eu la chance de tomber sur le lieutenant qui s’est occupé de l’enquête, clôturée trop rapidement selon lui, à l’époque du décès de Franz, car il a été retrouvé mort dans la « cuverie », au moment des vinifications. Curieusement il y était seul. La mère de Johan, qui n’avait jamais approuvé ce mariage, a crié haut et fort que Petra était responsable de la mort de son fils unique. Mais le père n’a pas voulu d’autopsie et s’est contenté de l’avis du médecin de famille qui a diagnostiqué une mort naturelle.

—Bizarre cette divergence entre le père et la mère ! Souligna Richard complètement intrigué par l’affaire.

—Il y aurait une explication. Une rumeur dit que le père protégeait sa bru, car ils auraient eu une relation ensemble. Le pauvre Franz, cocufié par son propre père ! Mais tout cela est resté sans preuve.

—Quelle histoire de dingue ! J’ai l’impression que nous avons affaire à une femme diabolique.

—Maintenant, enchaîna une Justine très concentrée dans ses propos, ce que je n’ai pas encore trouvé, c’est dans quelles circonstances Yorick et Petra se sont connus !

—Difficile à dire. Une œnologue alsacienne et un gars du Nord, marchand d’huile et de mayonnaise. Voilà bien un curieux mariage des genres !

—J’ai demandé à Martin de continuer ses investigations sur Petra. Comme il est de service à partir de 14h et de garde tout le week-end...

—Et notre cher David Vermeulen, ne l’avait-on pas convoqué pour dix heures ? Demanda Richard en regardant sa montre.

Elle indiquait 10h20 et il n’y avait toujours pas de David en vue. Justine sortit du bureau et prit l’initiative d’appeler l’ami de Yorick sur son portable. Après trois sonneries, ce dernier décrocha et répondit d’une voix grave et pâteuse qui laissait supposer un réveil douloureux. Il s’excusa pour son retard et annonça qu’il se présenterait au poste de police dans une demi-heure.

 

 

 

 

Chapitre 12

 

Richard et Justine s’étaient servis un café au distributeur dans le couloir et étaient sortis prendre l’air dans la grisaille, devant le commissariat. David Vermeulen, requinqué par une douche bienfaisante et rasé de près, arriva avec cinq minutes d’avance sur le dernier horaire prévu. Après s’être salués, Justine lui proposa un café qu’il accepta volontiers. Elle l’invita ensuite à les suivre jusqu’au bureau du commissaire.

—Je suppose que vous n’avez pas eu le temps de prendre votre petit noir avant de venir, lança Richard en le conviant à s’asseoir face à lui, désolé de vous avoir arraché du lit !

—Non, c’est moi qui suis désolé ! La journée d’hier fut éreintante à cause d’un banquet, répondit David en touillant son café. En quoi puis-je vous aider commissaire ?

Justine prit une chaise et se plaça dans un coin près de Richard, afin d’être en face de David. Ce qui lui permettrait d’analyser les expressions de sa physionomie en fonction de l’interrogatoire.

—Monsieur Vermeulen, vous étiez un ami intime du couple puisque cette malheureuse Éva n’est plus de ce monde ? Que pouvez-vous me dire à leur sujet ?

—C’était un couple sans histoire depuis leur mariage commissaire ! Ils étaient heureux ensemble et quand Yorick a pris un appartement à Paris, pour son travail, je dirais que cela fut plutôt bénéfique pour la stabilité de leur vie commune.

—Que voulez-vous dire par là, monsieur Vermeulen ?

—Au lieu de s’essouffler dans les trajets et rentrer dans la banalité quotidienne, ils avaient la joie de se retrouver chaque fin de semaine. Même si chacun avait sa petite vie indépendante durant la semaine, ils s’attendaient avec impatience.

—Ce qui leur apportait du piment au moment des retrouvailles hebdomadaires ! En conclut Justine qui fixait le visage de l’interrogé.

Elle comptait bien y déceler un signe, une défaillance. À peine acquiesça-t-il d’un geste de la tête que Richard enchaîna sur une autre question.

—Pourtant depuis un mois, il devait y avoir de l’eau dans le gaz au niveau relationnel? Éva était devenue subitement dépressive. Non ?

—Je ne sais... selon Yorick, Éva était tombée dans un mutisme total depuis fin juillet. Elle n’avait plus goût à la vie et se laissait sombrer dans l’alcoolisme. Yorick était le premier affecté dans l’histoire. Je le voyais bien chaque fois qu’il était de retour à Dunkerque. Éva vivait comme un zombie, sans s’habiller ni se maquiller. Elle avait le regard terreux, comme si elle était malade. Une vraie loque. Incompréhensible !

—Et pourquoi son mari n’a-t-il pas pris un congé pour la soutenir moralement et l’aider, comme tout mari aimant aurait dû le faire ?

—Elle n’a pas voulu. D'ailleurs, elle le repoussait et n’acceptait plus aucune parole de sa part. Son regard était devenu haineux envers son mari. C’est par la force qu’elle s’est soumise à la visite d’un médecin à domicile, le lundi de la semaine dernière, avant que Yorick ne reparte à Paris.

—Aurait-elle découvert quelque chose qui aurait pu provoquer cette dépression ?

—C’est peu probable ! Pourtant, j’allais la voir chaque mercredi, à la demande de Yorick, pour prendre de ses nouvelles. Lorsque j’étais seul avec elle, hormis le fait d’être saoule, elle me semblait dans un état normal. Le fait troublant est qu’elle était habillée et même maquillée en l’absence de son mari. Coquette quoi ! Comme toutes les femmes ! J’avais l’impression d’avoir en face de moi une schizophrène, avec une double personnalité !

—Pensez-vous que Yorick Leroy aurait pu avoir une maîtresse et mentir à sa femme sur son emploi du temps ? Demanda le commissaire d’un ton très sérieux.

—Non commissaire ! Je connais Yorick depuis ma plus tendre enfance. Même si nous avons fait les quatre cents coups ensemble, lors de notre jeunesse, il ne lui serait jamais venu à l’esprit de tromper Éva. Il en était trop fier et trop amoureux pour lui faire du mal.

La sincérité de sa réponse déstabilisa, aussi bien Richard que Justine. Richard se frotta le front comme à l’accoutumée pour réfléchir. Quant à Justine, elle appuya son coude gauche sur le bureau et se tapota nerveusement le menton du bout des doigts.

—Et professionnellement, continua Richard, Yorick avait-il des soucis ou des problèmes ?

—Pas du tout ! Depuis sa mutation à Asnières, à la direction, il était devenu un pion important et très apprécié dans la société.

—Et Éva de son côté, sortait-elle régulièrement avec des amies depuis les absences de Yorick ? Des voisins nous ont confirmé que c’était souvent la nouba chez elle. Pensez- vous qu’elle aurait pu avoir un amant ?

—Euh... ! Non... pas à ma connaissance commissaire. Elle... elle était bien trop fidèle à son mari.

Justine remarqua ce petit moment d’hésitation dans la voix de David, ainsi que son trouble et s’étonna que Richard ne relève pas le mot. Cependant, elle garda le silence, laissant son chef poursuivre son interrogatoire.

—Vous m’avez dit posséder une clé de l’appartement lorsque je vous ai interrogé jeudi. De votre côté, Yorick a-t-il un jeu de clés de votre logement ?

—Oui, car il m’arrive de ne pas rentrer pendant le week-end à cause du boulot au restaurant. Donc il a un trousseau de clés pour venir soigner ma chatte « Nala » et surveiller que tout est en ordre.

—Et vous ! Possédez-vous une clé de sa voiture ?

—Non ! Pas du tout. Mais pourquoi cette question commissaire ? S’étonna David.

Richard ne lui fournit pas de réponse, le laissant dans l’expectative.

—Je n’ai plus de questions à vous poser pour le moment monsieur Vermeulen mais je vous demande de rester à notre disposition pour des informations complémentaires, si le besoin se présente. Vous pouvez disposer !

David se leva et les salua. Justine le devança pour lui ouvrir la porte. Au même instant où David sortait, Richard Magnac l’interpella.

—Une dernière question Monsieur Vermeulen ! Auriez-vous une petite idée d’où se trouvent les courses que monsieur Leroy devait déposer chez vous mercredi soir ?

—Non, je ne suis pas au courant de ce qu’il en a fait. Et puis que voulez-vous qu’il fasse des bouteilles de champagne à présent ? Ce pauvre ! Il les a peut-être apportées chez ses parents...

—C ’est une possibilité en effet, merci monsieur Vermeulen. Je vous souhaite un bon week-end !

Richard ferma les yeux et se massa la nuque pour se décontracter. Justine, qui avait reconduit David Vermeulen jusqu’à la sortie, revint dans le bureau et le trouva en pleine cogitation.

—Alors Richard, qu’en penses-tu ? S’informa-t-elle en se laissant tomber sur le siège qu’occupait David quelques instants plus tôt.

—Il a l’air sincère dans ses propos, mais j’ai l’impression qu’il nous cache quelque chose sur Éva.

—Oui, j’ai bien vu qu’il a marqué un temps d’hésitation quand tu lui as demandé si elle avait un amant. Crois-tu que...

—Possible, tout est possible et tout est envisageable ! Après tout ce ne serait pas le premier homme à avoir une liaison avec la femme de son meilleur ami !

—Par contre, c’est fou qu’il ne soit pas informé de l’aventure entre Yorick et Petra Keller, ni pour le boulot d’ailleurs, ajouta-t-elle en s’étendant vers l’arrière et faisant glisser ses cheveux derrière ses oreilles.

Geste anodin pour elle mais si sensuel aux yeux de Richard. Ils prirent le temps de sortir un nouveau bilan sur l’avancement de leurs investigations. Petra était rentrée en scène, d’une manière, certes, inattendue mais elle pouvait être l’instigatrice et même la meurtrière. Yorick menait une double vie et pouvait très bien, lui aussi, être l’auteur du crime. Quant à David, il aurait dit la vérité ou il était peut-être un bon acteur et savait mentir sur la vie du couple pour masquer sa liaison avec Éva. En plus, ils n’avaient toujours pas la preuve qu’il s’agissait d’un crime et le mobile restait encore très flou même si la fortune d’Éva semblait être une piste sérieuse. Le crime pouvait être aussi passionnel.

—On est toujours dans la panade Richard! Se lamenta Justine après cette mise au point.

—On ne doit écarter aucune hypothèse ! Yorick nous ment depuis le départ, c’est certain ! Le mensonge est inné en lui, il peut donc mentir aussi à David et à sa belle rousse.

—Et les courses du Carrefour? Jusqu’à présent, Yorick, nous a déclaré être allé à l’hypermarché. David connaît la liste des marchandises, mais n’en a pas vu la couleur et nous ne savons pas ce qu’elles sont devenues.

—Que veux-tu dire par là ? Questionna Richard en se frottant le menton.

—On n’a pas encore mis la main sur la carte bleue de Yorick. Elle n’était pas dans son portefeuille lorsque nous avons saisi ses affaires jeudi. Donc cela pourrait être un mensonge de plus. Il n’est peut-être pas allé lui-même au Carrefour ? Il faudrait vérifier, au magasin, si c’est bien Yorick qui a fait les achats.


—Très juste chère lieutenante ! Je n’y pensais pas. On va aller faire un tour là-bas et si par chance, la caissière qui a servi Yorick travaille...

—Non Richard, je vais à l’hypermarché ! Pas toi ! J’irai avec Martin lorsqu’il sera arrivé.

—Et pourquoi ne puis-je pas t’accompagner ma petite Dame ?

—Parce que tu vas t’occuper de ton frère et ta belle- sœur ! Tu m’as dit qu’ils voulaient visiter le Beffroi et la grande Place de Bergues. Et puis qui sait, tu pourras peut-être y rencontrer Petra Keller et l’inviter à boire un Pinot ! Allez ! J’insiste et fous-moi le camp Richard Magnac. Je te tiens au courant.

« Ah ! Les femmes, pensa-t-il, il ne faut pas les contrarier ! »

Richard obtempéra aux ordres de sa subalterne. Il pensait que c’était le monde à l’envers qu’un maître se fasse commander de la sorte par son émule, mais, au fond de lui, il approuvait la démarche. Il savait qu’elle le faisait pour lui. Elle voulait qu’il profite un peu de sa vie privée, en compagnie de sa famille. Sa belle Justine avait bon cœur et pour rien au monde il n’en voudrait une autre qu’elle.

—Que fais-tu ce soir Justine? Puis-je t’inviter au « Chinatown » ? La cuisine y est excellente. Elle nous permet de voyager en Chine sans trop dépenser.

—Désolé Richard, mais je passe la soirée avec mon petit chéri Mickaël !

—Ah, ah bon ? T’as enfin... rencontré... quelqu’un ? Balbutia-t-il tout déconfit.

Il avait l’impression que tous les malheurs du monde lui tombaient dessus tant la nouvelle lui piquait le cœur.

—Ouch ! On dirait que le ciel te tombe sur la tête, lui répliqua Justine en riant aux éclats. Si tu te voyais !

—C ’est ça, moque-toi ! Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Demanda-t-il en imitant la voix de Johnny Hallyday et faisant allusion à sa chanson.

—Ta petite gueule d’amour se trompe ! Mickaël est mon petit-neveu de trois ans. Ma sœur m’a téléphonée tout à l’heure en me demandant d’aller chez elle, à Hazebrouck, pour le garder pendant qu’elle se rend à une fête d’anniversaire à Lille. Mais demain si tu veux, je rentre à Malo en fin de matinée.

Richard, tout rouge, ne put éviter un rictus de soulagement. Un homme avait touché son cœur de femme, mais comme c’était un petit bout de chou de trois ans, il ne risquait pas de devenir un rival éventuel.

 

 

 

Chapitre 13


Digue de Malo, dimanche 31 août, vers midi

Dans une grisaille, décidément tenace en ce mois d’août, un petit rayon de soleil apparaissait enfin. Justine profita de cette matinée clémente pour savourer une coupe de champagne, à petites gorgées, confortablement installée à la terrasse du restaurant « L’Iguane » de la digue de Malo-les-Bains. Seul le cri des mouettes perturbait le calme d’une terrasse que la clientèle n’avait pas encore envahie pour le service de midi. Quelques instants plus tard, elle fut rejointe par son compère Richard, accompagné de son frère et de sa belle-sœur.

—Bonjour Justine, la surprit-il en lui faisant une bise sur la joue. Je te présente mon petit frère Bruno et sa charmante épouse Nathalie.

—Ravie de faire votre connaissance ! Richard m’a beaucoup parlé de vous et surtout ces derniers jours. Il était très impatient de vous revoir !

Comme s’ils se connaissaient de longue date Justine se leva et s’avança pour leur faire la bise d’une manière spontanée. Bruno, un peu interloqué par cet accueil chaleureux, succomba instantanément au charme de la jolie collègue de Richard. Il avait tellement entendu parler d’elle, lorsqu’il lui téléphonait, qu’il ne s’étonnait plus du pourquoi.

—C’est très gentil d’avoir accepté mon invitation à déjeuner ma chère Justine, je craignais que tu ne répondes pas à mon message.

—Mais pourquoi Richard ? C’est normal ! Cela me fait plaisir de passer ce dimanche avec ta famille et toi !

La petite tape complice qu’elle fit sur son épaule avant de s’asseoir surpris Richard. Il prit place à côté d’elle en lui balançant, en contrepartie, un petit coup de coude taquin dans les côtes. Un geste que son frère feignit de ne pas remarquer.

—Bruno, je te conseille de prendre la sauce au maroilles avec ta viande. Tu m’en diras des nouvelles ! Après tout, on est chez les Ch’tis !

Sur ce bon conseil, tout le monde se laissa tenter par la sauce régionale. La commande pour l’apéritif fut vite décidée ; coupe de Champagne pour les dames et Pastis pour les hommes! Le ciel se montrant à nouveau menaçant, ils dégustèrent leur verre en terrasse, mais rentrèrent dans le restaurant pour le repas.

—À propos Justine, lança Richard en levant son verre, tu ne m’as pas donné de nouvelles hier. Et alors ? Dis-moi !

—Oui, la caissière travaillait ! Oui, elle se souvient du ticket de caisse et des bouteilles ! Oui, elle a reconnu Yorick sur la photo !

Justine était agacée de devoir parler boulot un dimanche alors que des proches étaient à l’écoute. Le secret professionnel bon sang ! Richard, sur ce plan, était incorrigible et elle lui fit bien sentir son mécontentement.

—Zut Richard ! Aujourd’hui c’est dimanche ! Oublie un peu le boulot... on aura tout notre temps demain !

Bruno et Nathalie se concertèrent du regard, mais n’osèrent formuler une parole. Cette répartie eut le don d’écarter toute discussion professionnelle durant le repas, laissant place à de bons vieux souvenirs de famille et quelques anecdotes entre les deux frères. Après le repas, ils décidèrent de profiter d’une nouvelle éclaircie pour se promener le long de la digue. La plage paraissait beaucoup plus avenante sous les rais du soleil, que certains nuages gris permettaient à travers leur épais rideau. Nathalie et Bruno marchèrent bras dessus, bras dessous. Après quelques hésitations, Justine attira Richard en l’invitant à faire de même. Il tourna la tête vers elle, au bord de se pincer pour voir s’il ne rêvait pas.

—Justine, peux-tu m’expliquer ce qu’il t’arrive ou ce... ce... qu’il m’arrive ! C’est bien toi qui me tiens le bras et qui marche collée tout contre moi ?

—On est en famille Richard, je partage donc ce moment avec toi, bien heureuse de ne plus entendre parler de boulot ! Avance, laisse-toi couler et respire les embruns ! Chut.... n’oublie pas, la marche est bonne pour ton petit cœur !

« Mais pas les émotions fortes ! », pensa-t-il.

Richard se sentait l’homme le plus heureux du monde. Il pouvait serrer sa Juju contre lui, sentir le parfum émanant de sa peau, lui cajoler les cheveux qui virevoltaient sous la brise saline. Il avait l’impression d’être un adolescent en compagnie de son premier flirt. En plus, une fierté démesurée dans les veines, il était ravi de pouvoir s’afficher devant son frère.

À la fin de la balade, Justine les invita à prendre le café chez elle. Elle avait un petit appartement à deux cents mètres de la digue. Au moment où ils se quittèrent tous, Richard s’attarda à la porte de son studio, le cœur palpitant. Il était émerveillé devant le joli minois souriant de Justine. Ayant du mal à s’arracher à sa compagne de promenade, il lui caressa la joue du bout des doigts et les laissa s’égarer sur sa nuque. Les longs cheveux soyeux s’emmêlaient autour de ses phalanges comme s’ils voulaient les maintenir captifs. Il s’avança vers elle et lui saisit la taille pour la ramener vers lui. Il pouvait sentir les battements de son cœur à travers leurs vêtements. Elle ne le chassait pas, consentante. Leurs visages, l’un contre l’autre, permirent à leurs lèvres de se frôler. Prêtes à se rejoindre pour un premier baiser, Richard tourna la tête et déposa deux bises sensuelles dans son cou, ce cou à la peau fine et désirable, parfumé d’épices et de fleurs.

—Justine, ce serait trop bête ! Je pourrais être ton père...

Et puis les mots s’étouffèrent dans sa gorge.

—Richard, je suis désolée. Je me suis un peu emportée, mais je...

—Chut ! Lui intima-t-il, en posant son index sur sa bouche, ne dis rien qui pourrait nous faire mal... je préfère ton silence et ma rêverie...

Il se retourna et se dirigea vers les escaliers pour rejoindre Bruno et Nathalie qui papotaient en bas en l’attendant. Arrivés à la voiture de Richard, son frère cadet lui assena un coup de poing des plus amicaux dans le ventre. Un désir subit de charrier son aîné.

—Ben alors frangin ! Tu nous as bien caché ton jeu avec ta belle. Nous qui pensions voir un vieux célibataire endurci ! Franchement là, tu nous épates !

—Ce n’est pas ce que tu crois Bruno ! Nous ne sommes pas ensemble. T’as vu la différence d’âge ? Aie un peu de bon sens pour une fois !

—Ben justement j’en ai pour une fois ! Tu ne vas pas apprendre un singe à faire des grimaces ! Cette fille te dévore des yeux Richard ! Et toi pareil. Alors qu’est-ce que t’attends ? Fonce !

Et pour mieux enfoncer le pieu, Nathalie mit son grain de sel en ouvrant la portière de la voiture :

—Cette fille t’admire Richard! En plus, elle est splendide ! Une vraie poupée Barbie ! Alors, pour une fois, grand frère, écoute ton cadet ! Je ne comprends pas que ton flair de commissaire ne te sert pas sur ce coup-là !

 

 

 

 

Chapitre 14


Quai des Jardins, soir du dimanche 31 août

Les yeux de David sombraient dans ceux d’Élodie. Il était émerveillé par la beauté de cette jeune femme qu’il tenait dans ses bras. Quant à elle, ses yeux reflétaient le bonheur, celui surtout d’avoir été remarquée par un homme d’une telle condition. Pour Élodie cette rencontre était la providence et elle nourrissait de singuliers espoirs même si elle savait que les princes charmants n’existaient que dans les dessins animés.

Issue d’une famille au niveau social très modeste, elle avait eu une enfance malheureuse. Sa mère était décédée quand elle était encore très jeune et son père, qui s’était remarié avec une femme qui la détestait, tout comme son frère de trois ans son aîné, était devenu un alcoolique invétéré après la perte de son emploi. L’adolescence d’Élodie avait été une catastrophe. Ses études avaient rapidement été abandonnées, suivant les traces de son frère, emprisonné pour trafic de stupéfiants.

Pour faire partie de la bande dirigée par un ami de son frère, elle avait dû se soumettre aux caprices sexuels du groupe, s’adonner à la drogue et commettre des larcins en tous genres. Sa plus grande chance fut d’être arrêtée à seize ans pour être placée dans un centre de jeunesse. Encadrée par une assistante sociale exceptionnelle, Élodie fut très vite remise sur le droit chemin. Malgré une certaine fragilité mentale, elle avait pu rentrer dans sa vie d’adulte sans trop de fracas et trouver, en été 2012, son travail actuel chez Carrefour.

Elle n’avait rien caché de sa vie à David. Dès le deuxième soir de leur rencontre, au risque de se faire jeter, elle lui confia tout. Elle avait bien fait. Son Don Juan était un homme de cœur. Devenu beaucoup plus sensible avec la mort d’Éva, il fut bouleversé par l’histoire tragique de cette fille et avait décidé de lui apporter une grosse dose de bonheur.

Après Éva, il pensait bien ne plus jamais ressentir cette sensation d’amour partagé. Pour lui aussi, cette jeune femme était un cadeau tombé du ciel, une perle rare qu’il fallait s’efforcer de conserver. Élodie était différente des midinettes friquées, capricieuses et sophistiquées qui tombaient dans son lit comme des mouches. Elle avait du caractère et de l’ambition, certes, mais elle était naturelle, reconnaissante et nullement calculatrice.

—Tu sais Élodie, depuis quelque temps, je me fais houspiller par mon chef de cuisine parce que je quitte le resto du Club House trop tôt. Hier il m’a réprimandé pour être parti vendredi, lors du banquet, avant le service du plat principal. Même refrain aujourd’hui pour mon départ prématuré de samedi, mais cette fois-ci, par le maître d’hôtel !

—Mais mon petit chéri, cela me fait plaisir d’entendre que tu te fais engueuler pour moi. Ce comportement me prouve que tu m’aimes, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie !

—Pas du tout ! Et il l’attira dans ses bras en riant.

David avala ses rires et ses baisers avant de l’entraîner dans une chute au creux moelleux du divan. Elle lui enjolivait la vie à l’extrême par sa fraîcheur et son esprit vif. Pressentant que leurs étreintes allaient vite prendre le chemin d’un câlin coquin, elle s’extirpa du canapé.

—Attends mon minet, j’ai une surprise pour toi !

Il était environ 21 heures et David venait juste de rentrer du Club House. La veille, il lui avait donné un jeu de clés pour qu’elle puisse se mette à l’aise, chez lui, en l’attendant. Elle en avait profité pour visiter tout l’appartement. Elle était en congé le dimanche, mais elle n’avait pas pu accompagner son nouveau compagnon au boulot car elle avait obtenu un droit de visite au centre pénitentiaire de Lille Annœullin où son frère était interné. Elle ne l’avait plus vu depuis six mois.

C’est de son pas léger de déesse qu’elle se rendit jusqu’à la cuisine. Elle en revint quelques secondes plus tard, deux coupes de cristal sur un plateau garni de petits canapés fourrés au pâté de canard, qu’elle avait confectionnés pendant la soirée, en attendant le retour du maître des lieux. David constata que sa belle avait déjà pris ses marques dans son logement. Il en sourit. Elle retourna sur ses pas pour quérir le meilleur.

—Champagne ! S’écria-t-elle en faisant sauter le bouchon, Veuve Clicquot Ponsardin, brut rosé !

Elle remplit les verres sous le regard étonné de David.

—Ma foi, tu es douée pour le service !

—Santé à toi, mon Trésor ! Trinqua Élodie en venant s’installer sur ses genoux.

Elle déboutonna les trois premiers boutons de sa chemise et glissa sa main dans l’échancrure pour lui caresser le torse. L’effet qu’elle voulait en tirer fut probant. Grisé, totalement transporté par sa sensualité, David s’empara de ses lèvres. Elle lui prit son verre et le déposa sur la table du salon avant de monter sur lui à califourchon. Tant pis pour le champagne qui s’éventrait dans les verres, le moment sexe était venu. Lorsqu’ils reprirent leurs esprits, dans la bonace avant la prochaine tempête, David lui demanda d’où provenait la bouteille de Champagne.

—David, tu es un coquin ! Je ne pensais pas que mon rêve d’ado allait se réaliser !

—Ton rêve d’ado ? Ne me dis pas que tu me prends pour un malfrat !

—Tu sais, tu gères ta vie comme tu l’entends. Peu importe pour moi, ce que tu fais d’honnête ou de malhonnête, une fois que je suis dans tes bras !

—Mais je suis honnête ! Pourquoi me balances-tu un charabia pareil ? Qu’est-ce que tu t’imagines ?

—J’ai fait une visite approfondie de la maison, par simple curiosité et j’ai trouvé tes deux cartons de Veuve Clicquot dans une armoire, près de ta machine à laver, dans la buanderie.

—Quoi ? Mais c’est insensé ! Je n’ai...

—Il y avait aussi deux sacs de marchandises de qualité déposés sur les cartons. C’est dans le premier que j’ai trouvé les toasts et le pâté.

—Je ne comprends rien à ce que tu racontes ! Je croyais que tu avais acheté tout ça pour moi, pour nous, pour me faire une surprise et marquer le coup de notre petite soirée entre amoureux !

—Alors, tu ne me crois pas ! David, dis-moi pourquoi il y a la carte bleue de Yorick Leroy près du clavier de ton ordinateur ? Dans ton bureau !

—La carte, c’est logique, il... il me l’avait prêtée.

—Ne me mens pas mon amour ! Je ne t’ai rien dit hier, car je voulais en avoir le cœur net.

—Le cœur net au sujet de quoi ?

—Avoue que tu es une sorte d’Arsène Lupin moderne, n’est-ce pas ?

David était consterné par ses paroles. Le pire arrivait.

—Les gars de la police sont venus me rendre une petite visite, hier, pendant mon boulot. Ils m’ont interrogée, mais je te jure que je n’ai rien dit sur toi ! Ils m’ont montré une photo de Yorick Leroy et j’ai affirmé que c’était bien lui qui était passé à ma caisse, avec le Champagne. Mes autres collègues disent ne pas avoir fait attention, à part Cynthia, qui est venue en renfort à la caisse voisine et qui se souvient avoir vu les deux cartons de Champagne sur le tapis, mais elle a assuré ne pas avoir vu le client.

—Et merde ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’ai juste rendu un service à Yorick parce qu’il était trop occupé. Il pensait rentrer de Paris à midi au lieu de 15h. C’est un ami, mon ami d’enfance et l'on a retrouvé sa femme morte, mercredi dernier. On ne sait toujours pas s’il s’agit d’un accident ou d’un suicide.

—Mince alors, bisqua Élodie, ton ami n’aurait-il pas une maîtresse par hasard ?

—Non ! Il n’en a jamais eu, ce n'est pas le genre ! Pourquoi me demandes-tu ça ?

—Car les flics m’ont aussi montré la photo d’une superbe rousse, en me demandant, si je l’avais déjà vue au magasin. Je suppose que c’est en rapport avec ton ami, non ?

—Mais je n'en sais rien ! Répondit David, très inquiet.

Il se rendait compte que, tôt ou tard, la police découvrirait qu’il avait menti au sujet d’Éva.

—Tu devrais appeler ton Yorick Leroy pour lui demander des explications ! Je pense que c’est préférable pour toi et pour nous.

David revendiqua qu’il lui eût téléphoné à maintes reprises, mais qu’il tombait toujours sur sa messagerie. Il précisa aussi qu’il n’avait plus aucune nouvelle de Yorick depuis sa sortie de l’hôpital vendredi, en fin d’après-midi. Il affirma également être passé chez lui au matin et qu’il avait eu porte de bois.

—J’avais un jeu de clés de son appartement, mais la police me l’a confisqué jeudi matin. C’est vraiment con !

Élodie blanchit. Elle comprenait que David s’était fourré dans un sale pétrin.

—À propos, tu as vu Nala, ma petite chatte, depuis que tu es revenue de Lille ?

—C’est bien le moment de t’inquiéter de ton animal, lui rétorqua Élodie, elle était dans la buanderie quand j’ai pris la bouteille de Veuve Clicquot ! J’ai dû l’y enfermer par mégarde. Tu sais... on est devenue de bonnes copines toutes les deux ! Elle est venue se coucher près de moi, pendant une heure ce matin, après ton départ et elle n’a cessé de ronronner !

Maigre consolation pour un David tourmenté par la situation. Il avait perdu toute envie de câlins pour le reste de la nuit.

 

 

 

 

Chapitre 15

 

Richard sortit de la gare de Dunkerque, l’œil triste. Le week- end, en compagnie de son frère Bruno et de son épouse, était trop vite passé. Quand les reverra-t-il ? Le couple avait leurs billets pour le TGV de 7h59 en partance pour Paris, où ils passeraient une journée en touriste, avant un retour en avion par un vol Air France Paris-O
rly – Pau, programmé le mardi en matinée. Il monta dans sa Peugeot 207 et fila en direction du Quai des Hollandais. Justine était déjà à son poste lorsqu’il pénétra dans son bureau. Elle s’empressa de venir le saluer avant le compte-rendu de ses investigations.

—Bonjour Richard ! Je voulais encore te présenter mes excuses pour hier, lui dit-elle un peu embarrassée, les mains sur les hanches.

—Justine, tu n’as pas à t’excuser ! C’était un agréable moment de bonheur qui...

—Chut... tu m’as fait revivre un souvenir d’adolescence Richard ! Mon père me prenait souvent par le bras comme ça lorsque nous nous promenions à Lille. Après je me suis laissée emporter par mes sentiments.

—Tes sentiments... heu... allez ne sois pas désolée ! Moi aussi les miens ont failli me trahir ! N’y pensons plus...

Maintenant qu’elle parlait de sentiments, Richard regrettait ne pas s’être montré plus entreprenant. En cet instant, il aurait voulu la prendre dans ses bras pour la serrer contre lui et renouveler l’instant précieux mais le cadre professionnel ne s’y prêtait pas. L’inspecteur Martin vint les rejoindre pour faire le point sur l’affaire d’Éva Leroy née Lambert et rompit le charme. Il prit une chaise et s’installa à côté de Justine, face au commissaire.

—Bon, par quoi commençons-nous lieutenante ? Demanda Richard qui reprit son rôle de supérieur.

—Par notre enquête au Carrefour Saint-Pol-sur-Mer, commissaire !

—Que cela donne-t-il ?

—Samedi, nous avons interrogé le personnel en service qui était présent mercredi après-midi. Seule la caissière, une certaine Élodie Morel, habitant Saint-Pol, a pointé et encaissé les marchandises de Yorick. Elle l’a reconnu sur la photo. Elle est formelle !

—Son alibi tient la route alors ! Il ne nous a pas menti sur ce point répondit Richard.

—Pas tout à fait commissaire, contredit l’inspecteur Martin! J’ai demandé les bandes-vidéo des caméras de surveillance du mercredi, entre 16 et 18 heures, et je les ai visionnées hier après-midi. Il n’y a aucune traces de Yorick Leroy, ni au rayon des vins et spiritueux, ni aux caisses.

—Voilà qui me semble très intéressant! Ajouta Magnac en se frottant les joues, les coudes appuyés sur le rebord de son bureau. La caissière se serait donc trompée sur la personne ?

—Nous avons des images assez floues, mais on peut distinguer un homme blond qui charge deux cartons de Champagne Veuve Clicquot dans le rayon. Ce même homme est passé à la caisse 8, celle d’Élodie Morel, malgré une file importante. L’angle de la caméra ne permet pas de distinguer son visage. Ce qui est étrange, c’est que l'on a ouvert la caisse 9 pendant son attente et qu’il n’a pas profité de l’opportunité pour gagner du temps, laissant volontairement passer les deux clients qui étaient derrière lui.

—En effet c’est bien étrange, déclara Justine en fixant le visage de Richard, un gentleman ?

—Cela existe encore ? Bref, c’est dommage ! Cette caisse donne un angle différent qui nous aurait permis de découvrir son visage.

Sans reprendre son souffle, Martin continua :

—Autre point important commissaire, l’inconnu a beaucoup parlé avec la caissière pendant qu’elle pointait les articles. On voit qu’il lui donne un bout de papier après y avoir griffonné quelque chose avec un stylo qu’elle lui a tendu.

Richard trouva l’analyse de cette bande vidéo bien captivante. Elle fournissait une multitude de renseignements. En un, elle avait l’avantage de faire tomber l’alibi de Yorick Leroy et de confirmer qu’il mentait. En deux, la caissière avait l’air de connaître le client. En trois, l’homme ayant utilisé la carte était un grand blond et non un grand brun.

—Je suppose que vous avez téléchargé les moments clés des vidéos sur votre PC, demanda Richard en souriant, satisfait du travail qu’il avait accompli.

—Bien sûr, commissaire et je vous ai envoyé une copie par mail.

Richard ouvrit aussitôt le fichier pour le visionner. Justine était venue se placer derrière lui pour regarder les images. Elle profita de l’occasion pour poser une main sur son épaule pendant que l’inspecteur plongeait le nez dans un rapport qu’il avait déposé sur le bureau.

—Tiens cette silhouette me rappelle quelqu’un, souligna Richard en voyant l’homme s’abaisser dans le rayon pour prendre les bouteilles.

—Mais... mais oui c’est bien lui ! C’est notre beau professeur de tennis, David Vermeulen, le grand ami de Yorick ! S’exclama la lieutenante Devos en malaxant nerveusement l’omoplate de Richard.

—Et encore un menteur de plus ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à avoir cette manie ?

Richard était irrité par l’accumulation de tous ces mensonges depuis le début de l’enquête.

—Restez cool Chef ! On a enfin une piste sérieuse, lui rétorqua Justine, réjouie.

Le labeur commençait à porter ses fruits, pour son plus grand plaisir.

—Bon, je demande un mandat de perquisition si je comprends bien !

Sans se soucier de l’accord de son supérieur, Justine sortit du bureau pour filer au palais de justice chercher le précieux document code : « Sésame ouvre-toi ! ». Pendant ce temps, Richard poursuivit la conversation avec l’inspecteur Martin, tout ouïe.

—Voici les rapports de la filature, avec toutes les allées et venues de nos deux tourtereaux, durant le week-end commissaire !

—Et en ce moment, où sont-ils ?

—Toujours à l’hôtel. Ils ont d’ailleurs prévenu la réception de la prolongation de leur séjour. Une équipe y est toujours en planque.

—Bon, je pense que Yorick Leroy va rappliquer pour les formalités concernant sa femme et pour les funérailles. Je suppose qu’il va partager son temps entre Dunkerque et Bergues. Vous me les garder sous surveillance Martin !

—C’est bien ce que j’avais compris commissaire !

—Et en ce qui concerne les parents de Yorick, êtes- vous allé leur rendre une visite ?

—Oui, ils ont bien voulu nous recevoir, hier, malgré le jour dominical. Ils habitent un vaste appartement sur la digue. Ce sont les propriétaires de la société immobilière « Opal Immo ».

—Des parents aisés qui pourraient venir en aide à leur fils en cas de besoin ! C’est un élément intéressant, souligna Magnac, les neurones en ébullition.

—Ils n’ont pas de nouvelles de Yorick depuis sa sortie d’hôpital. Ils s’étaient rendus à son chevet, vendredi matin, et c’est bien sa mère qui lui a apporté un téléphone portable, confirma Pierre Martin.

—Comment réagissent-ils face à la mort d’Éva ?

—Ils sont chagrinés et ont bien confirmé qu’elle était dépressive ces derniers temps et que leur fils était abattu par la situation. Ils aimaient cette fille. Pour eux, elle apportait le bonheur dans la vie de leur fils, il était comblé.

—Et de Robert Dubois, le légiste, il y a du nouveau ?

—On devrait peut-être avoir les résultats de la chromatographie dans la journée. Il nous donnera aussi son rapport complet sur l’autopsie demain. Le corps pourra être récupéré en fin de journée par le service des pompes funèbres.

Richard reçut encore quelques informations concernant Petra Keller. Il apprit ainsi, par les relevés des cartes bancaires, qu’elle avait effectué de nombreux déplacements en Allemagne ou en Belgique dernièrement, aux mêmes lieux et dates que Yorick. Cela confirmait bien qu’elle était sa maîtresse depuis plusieurs mois. Richard se leva et remercia Martin pour sa précieuse collaboration puis contacta Justine sur son portable. Elle décrocha à la première sonnerie.

—Lieutenante, filez directement à l’adresse de David Vermeulen ! Je pars à l’instant vous retrouver sur place, avec Martin !

 

 

 

 

Chapitre 16

 

Quai des Jardins, devant l’immeuble de David Vermeulen, Justine arriva pratiquement en même temps que le commissaire Magnac et l’inspecteur Martin. Deux autres voitures de police, bardées chacune de quatre brigadiers, les suivirent à peine de quelques secondes.

—Je vois que t’as fait venir la grande Armada ! Lâcha Justine à l’oreille de son chef.

—Quatre hommes de faction autour du bâtiment et quatre pour fouiller avec nous, ce n’est pas de trop, lui répondit-il en clignant d’un œil.

—Tu n'as pas peur de faire chou blanc et de te rendre ridicule ! C’est ça hein ? Avoue ! Le taquina-t-elle encore, un petit rire hypocrite coincé entre trois syllabes.

—Puisque tu le prends ainsi ma chère, tu auras l’honneur de jouer avec la sonnette !

Justine obtempéra aux ordres de son supérieur et actionna l’interrupteur alimentant l’interphone. Elle insista à trois reprises avant de recevoir une réponse. Une voix féminine encore toute enrouée retentit.

—C’est qui ?

—Police !!! Ouvrez s’il vous plaît ! Somma Justine d’un ton autoritaire.

Une fois la porte déverrouillée, ils s’engouffrèrent dans le couloir. D’un pas pressé, Justine en premier, ils montèrent en file indienne au premier étage où se situait l’appartement. Au moment où ils arrivèrent sur le palier, la porte s’entrouvrit timidement.

—Tiens, tiens... s’exclama Justine, mademoiselle Élodie Morel ! Comme par hasard !

La jeune femme étouffa un bâillement vite dissimulé sous une main nonchalante. Les cheveux en bataille et simplement vêtue d’une nuisette qui dévoilait la plastique parfaite de son anatomie, elle invita les visiteurs impromptus à entrer.

—Mademoiselle Morel, où est monsieur Vermeulen ? Demanda Richard, d’un ton sec, en entrant dans le corridor.

Martin le talonna de près et ne put retenir un regard concupiscent sur les attraits de la belle demoiselle. Richard n’apprécia pas cet exhibitionnisme quoiqu’il ne soit pas calculé. Il voyait bien qu’elle venait d’émerger du sommeil, mais il eut une pensée protectrice pour la horde d’hommes qui le suivait.

—Veuillez enfiler un peignoir mademoiselle, s’il vous plaît. Par respect pour mes collègues ! Votre tenue est des plus indécentes !

—Oh ! Oui, bien sûr ! Marmonna-t-elle confuse, en plaquant les mains sur sa poitrine, euh... David est sous la douche... puis-je m’habiller alors ?

Élodie reçut la permission d’un geste affirmatif de la tête de Justine. Le brouhaha occasionné par l’arrivée des policiers, extirpa David de la salle de bains. Il arriva, encore tout dégoulinant d’eau, un peignoir jeté au débouté sur ses épaules.

—De quoi s’agit-il ? Ah ! Monsieur le commissaire ! Quelle est la cause de tout ce raffut ?

—Vous nous avez menti monsieur Vermeulen ! J’ai ici, un mandat de perquisition !

Richard, hors de ses gonds pour s’être fait rouler dans la farine, lui brandit le document sous le nez dans un élan vindicatif. À ce signal, Justine se retourna vers ses collègues et leur ordonna de commencer la fouille.

—Si vous êtes venu chercher les deux cartons de champagne commissaire, c’est inutile de retourner tout l’appartement ! Les bouteilles sont dans la buanderie.

―Merci pour votre coopération monsieur Vermeulen !

—Mais c’est tout naturel commissaire ! Après sa sortie d’hôpital, Yorick est sans doute passé ici pour les déposer et... il sait que je n’aime pas le désordre ! Il s’est donc efforcé de les ranger dans une armoire de la buanderie. Si vous me l’aviez demandé par téléphone, cela, vous aurez épargné tout un tas de formalités !

—Vous n’étiez donc pas au courant vendredi ?

—Non et si ma compagne n’avait pas ouvert l’armoire hier soir et découvert les cartons, j’aurais vraiment été surpris de votre visite !

Il prit place dans le canapé de cuir blanc et Richard l’imita sans même attendre d’y être convié. L’inspecteur Martin revint du bureau avec la carte bleue de Yorick Leroy. Il la remit à Richard avant de rejoindre Justine dans la buanderie.

—Vous êtes vraiment de grands amis pour être en possession de sa carte bancaire... de sa carte bancaire et de ses clés aussi !!! Vous prête-t-il donc autre chose de tout aussi précieux et que nous ignorons encore ?

Richard eut une pensée subite à l’esprit : «Il vous prêtait peut- être aussi sa femme...» mais il tourna sa langue sept fois dans sa bouche et préféra se taire.

—Yorick est arrivé de Paris, ici, mercredi après-midi vers 15 heures alors qu’il pensait rentrer vers midi. Éva n’était pas bien et il avait un rendez-vous à l’agence de la banque Populaire du Nord, Place Jean Bart. Comme il était déjà très en retard, il m’a demandé d’aller au magasin Carrefour à sa place et il m’a donné la liste des marchandises et sa carte bleue.

—Pourquoi n’avez-vous pas ramené les courses directement ici ?

—Ma voiture était chez mon garagiste pour l’entretien. Yorick m’a donc proposé de prendre sa Porsche et de le déposer près de la banque. Par contre il tenait à récupérer sa voiture à 17h30 car il avait un autre rendez-vous, à 18 heures, à Bergues.

—À Bergues ! Et vous connaissiez la nature de ce rendez-vous ?

—Non pas du tout ! Comme j’étais cinq minutes en retard, il m’a envoyé un texto pour me dire qu’il m’attendait devant l’Église Saint-Éloi. Quand je suis arrivé, il m’a dit : « Garde le volant jusque chez toi... comme c’est plus ou moins mon chemin... ». C’est ce que j’ai fait et je me suis arrêté à l’angle de la rue de La Cunette. Il a repris sa place côté conducteur pour se rendre à Bergues.

Pendant tout ce temps, Élodie était restée dans la chambre. Après avoir enfilé sa jupe et son tee-shirt de la veille, elle s’était étendue sur le lit pour finir par se rendormir. Quant à Justine et Martin, ils revinrent de la buanderie, l’air triomphant. C’est un large sourire aux lèvres que Justine ôta ses gants d’investigation.

—Voilà notre trouvaille! Joli butin, n’est-ce pas commissaire ?

Une seringue dans un sachet plastique et deux petits flacons. L’un contenant certainement du cyanure, vu l’odeur, l’autre inodore, à faire analyser. David observa Justine d’un œil surpris tout d’abord puis son sang ne fit qu’un tour. La peur s’empara de ses tripes. Sous les prunelles accusatrices de la belle lieutenante, il devinait qu’il était victime d’une machination.

—Désolé monsieur Vermeulen, déclara Richard, mais avec notre découverte, vous êtes en état d’arrestation. Vous avez cinq minutes pour vous habiller ! Et on embarque la fille aussi, elle a certainement des trucs intéressants à nous raconter.

Justine se rendit vers la chambre pour interpeller Élodie qui était restée indifférente aux investigations. Elle dut la secouer sans ménagement pour la sortir de sa prolongation nocturne. La jolie brune se pointa dans le salon et regarda David tout ébahie.

—Tout ça pour une carte volée ! On a même pas pu partir en cavale... c’est vraiment trop con !

—Mais qu’est-ce qu’elle raconte là ? Demanda Richard, face à une réflexion aussi insensée qu’absurde.

—Ooooh! Elle croit revivre un vieux rêve d’ado commissaire ! Répondit David, blasé et soumis.

Maintenant qu’il était entre les mains implacables de la police, il n’était plus à ça près ! Les brigadiers et l’inspecteur Martin emmenèrent les deux suspects vers les voitures, sous les yeux avides des « ragoteurs » du quartier. Richard et Justine sortirent en dernier après avoir verrouillé l’appartement. Seule sur le palier, Justine en profita pour l’attirer à elle en lui passant un bras autour du cou. La joue rosie de Richard reçut un doux baiser qui frôla ses lèvres.

—Bien joué Richard ! Tu m’as épatée sur ce coup-là ! Les bouteilles passent encore, mais la seringue et les fioles... tu crois que Vermeulen est... ?

—Complice peut-être, coupable non, assura un Richard mis mal à l’aise par le transport affectif de sa subalterne, c’est bien trop flagrant de planquer des éléments compromettants dans sa buanderie !

—Bon ! Je te fais confiance. Ton flair de chien de chasse ne t’a jamais fait défaut. On trouvera peut-être des empreintes ! Et avec Vermeulen, que vas-tu faire ?

—Le placer en garde à vue et le cuisiner un peu. On peut bluffer en lui faisant porter le chapeau un moment. S’il n’est pas complice, il nous dira vite ce qu’il nous cache !

Martin les attendait à la sortie de l’immeuble avec deux brigadiers. Les autres policiers étaient déjà repartis à l’hôtel de police avec les deux appréhendés. Une fois au bas de l’escalier, Richard s’avança vers lui.

—Je rentre avec la lieutenante Devos, dit-il, j’ai une dernière mission à vous confier Martin. J’aimerais que vous restiez sur place, le temps d’envoyer une équipe de planque. On ne sait jamais ! Leroy ou sa belle rousse pourrait faire un tour séparément, obligeant l’autre équipe à jouer à quitte ou double.

Les deux brigadiers quittèrent également les lieux, laissant Martin seul pour la surveillance. Une patrouille le récupérera dès que la relève sera assurée. Richard prit place dans la Scénic de fonction, côté passager, et regarda Justine. Un sourire bienveillant scindait sa bouille rondouillarde. Il lui tapota l’épaule et laissa glisser sa main dans les méandres de sa longue chevelure.

—Bon sang commissaire, vous allez me donner des frissons !

—Pardon...

Confus, il retira ses doigts pour les porter sur son visage aussi rouge qu’une pivoine. Justine éclata de rire en voyant sa tête. Une tête d’adolescent timide. Elle mit le contact et démarra en direction du commissariat.

 

 

 

 

 Chapitre 17

 

À leur retour à l’hôtel de police, Richard emmena Justine dans son bureau pour délibérer sur la manière stratégique à employer pour interroger David Vermeulen et sa compagne.

—Si on s’occupait d’abord de la petite, suggéra le chef, car à part son mensonge, je crois qu’elle n’est pas liée à notre affaire. Je pense qu’elle est tout simplement entrée dans la vie de David Vermeulen au mauvais moment, par un grand coup du hasard !

—Hum... oui, tu as raison et c’est une bonne idée de commencer par elle. Tout à l’heure, en sortant de la chambre, elle m’a dit travailler cet après-midi. Cela lui évitera des explications gênantes au boulot. Et pour Vermeulen on fait comment ?

—On fait comme on a dit, on l’accuse ! À lui de se défendre. Bon, pendant que tu t’occupes de faire parvenir la seringue et les flacons à la scientifique, je vais voir Levert.

Le brigadier Levert n’avait pas d’informations supplémentaires à communiquer concernant le passé de Petra Keller. Par contre, il avait reçu des nouvelles du mari de la victime. Il s’était enfin présenté aux pompes funèbres ce matin pour avoir plus de détails sur l’inhumation et avait été étonné d’apprendre que le corps était toujours chez le légiste.

—Ils pourront récupérer le corps en fin de journée. C’est confirmé et d’après les services funèbres, l’enterrement devrait avoir lieu mercredi à 15 heures. À propos, le juge a appelé ! Il est impatient de connaître les résultats de la perquisition. Il trouve que vous poussez le bouchon un peu trop loin dans cette enquête ! « Tout ce ramdam pour une simple mort naturelle », a-t-il grogné.

—Téléphonez-lui et dites que l'on a tiré le gros lot. Cela le calmera !

—Merci commissaire, c’est moi qui vais prendre les engueulades à votre place...

—Parce que vous croyez qu’il va se gêner avec moi sans doute ? Chaque fois que j’ai une enquête, j’ai des prises de bec avec lui. Il me traite de maniaque !

—Mais... c’est votre nom commissaire !

—Oh ! Merci d’en rajouter une couche brigadier ! J’adore votre humour !

Il était pratiquement midi quand l’inspecteur Martin revint du Quai des Jardins, mais il n’avait rien d’anormal à signaler. Afin de pouvoir libérer rapidement Élodie Morel, malgré ses antécédents judiciaires ne jouant pas en sa faveur, Richard avait commencé l’interrogatoire, assisté de son inséparable lieutenante Devos.

Élodie leur apprit qu’elle avait fait la rencontre de David mercredi dernier, au Carrefour de Saint- Pol-sur-Mer. Il lui avait sorti le grand jeu à la caisse. « Le baratin du dragueur né », disait-elle. Mais il était si craquant et si convaincant qu’elle s’était laissé séduire et avait accepté son invitation dès le lendemain. Quand elle avait contacté David par téléphone, elle avait été étonnée de son identité, croyant avoir un Yorick Leroy au bout du fil ! Son beau séducteur si efficace soit-il, avait oublié le principal : décliner son identité. Sur le coup elle avait pensé qu’elle l’avait troublé au point de faire impasse aux bonnes manières puis, laissant ressurgir en elle ses anciens fantasmes de truands, elle en déduisit ensuite qu’il pouvait être un escroc. C’est pour cette raison qu’elle avait menti à la police, dans le but de le couvrir. Elle déclara également qu’elle n’était pas au courant pour les bouteilles dans l’appartement, quand on l’avait interrogée samedi, au boulot.

Puis, sous la demande pressante de Richard, qui avait été surpris de son idiote réflexion du matin, elle se vit également rendre des comptes sur son soi-disant « rêve d’adolescente » qu’il ne comprenait pas très bien. À part le fait de s’être accoquinée avec David et d’être dans l’appartement au moment la perquisition, la jeune Élodie Morel n’avait rien à se reprocher. Richard la relâcha donc. Avant de quitter le commissariat, elle s’inquiéta pour l’avenir de David.

—Vous allez garder David encore longtemps ? Dites- moi qu’il n’a rien à voir avec la mort de cette femme ! Et même si vous me le disiez, je ne vous croirais pas. David est le plus doux des hommes que je connaisse commissaire. Il est plein de tendresse et d’attentions ! Il ne ferait même pas mal à une mouche ! Alors ? Allez-vous me le rendre très vite ?

Le regard de chien battu de la jeune femme fit tressaillir le cœur de Richard dans sa poitrine, cependant rien ne le détournerait de l’objectif qu’il s’était fixé. Il s’arma de tout son courage pour ne pas faiblir :

—Tout dépend de lui ! Pour le reste c’est à nous de voir. Au revoir mademoiselle, la lieutenante va vous raccompagner.

C’était dur d’agir aussi rudement avec une personne aussi sincère alors, pour se remonter le moral, Richard se prit un café au distributeur et se rendit au réfectoire pour avaler un sandwich au jambon. Justine et d’autres collègues marquèrent également une pause de midi bien méritée.

—Où l’interroge-t-on, dans le local ou dans votre bureau ? Lui demanda Justine, la bouche pleine.

—Il a coopéré pour les bouteilles tout à l’heure, disons que mon bureau c’est plus sympa ! Lui répondit-il entre deux bouchées.

Une demi-heure plus tard l’interrogatoire commença. Richard s’assit à sa place habituelle pour attendre l’arrivée de Justine Devos et du suspect. Elle le pria de s’asseoir face au commissaire et tira une chaise jusqu’au côté du bureau pour s’y asseoir à califourchon. Très concentrée et attentive, elle croisa les bras sur le dossier, sa position préférée. Plongé dans un rapport, un stylo mordillé entre les dents, le commissaire Magnac laissa planer un silence de mort pendant quelques instants. D’une manière surprenante, il avait décidé d’attaquer David Vermeulen comme le coupable présumé. Justine ne s’attendait pas non plus à sa tournure de phrase inattendue, mais ne fut pas déstabilisée, toujours en osmose avec son partenaire de travail.

—Pauvre Élodie Morel ! Elle s’est bien éprise de vous depuis votre visite au Carrefour de mercredi dernier. Il y a plein d’amour dans ses yeux quand elle parle de vous.

—Pour sûr, appuya la complice Justine, ce n'est vraiment pas de chance pour elle ! Elle tombe amoureuse et pan ! Son homme se fait coffrer !

Richard dodelina de la tête de dépit. Pour masquer la satisfaction qu’il tirait de son improvisation quasi théâtrale, il et se pinça les lèvres avant de poursuivre :

—Vous avez raison chère collègue ! Avoir le coup de foudre pour un homme qui va passer ses prochaines années derrière les barreaux, ce n'est pas de bol, effectivement !

David Vermeulen s’affola à l’écoute de ces propos à son encontre. Une blancheur cadavérique peignit son visage et une sueur froide envahit tout son corps. Son regard, rempli de détresse et d’incompréhension, fixait un point imaginaire sur le mur derrière Richard. Justine, la tête posée sur la paume de sa main gauche, ne lâchait pas le malheureux des yeux.

—Monsieur Vermeulen, vous nous avez menti ! Se fâcha faussement le grand Magnac, avouez que vous avez tué Éva Lambert, l’épouse de Yorick Leroy !

Le poing catégorique de Richard avait atterri sur le bois lustré de son bureau, telle une sentence.

—Mais non... non commissaire, je vous le jure !

David, ayant perdu tout espoir de sortir de cet enfer, commença à trembler. Les yeux mouillés, des trémolos dans la voix, David tenta le tout pour le tout pour se défendre.

—Je n’aurai jamais fait une chose pareille. À quiconque d’ailleurs! Je ne suis pas un assassin! Vous... vous... vous me disiez que c’était... probablement un suicide !

—Avec une fiole de cyanure, une autre contenant un liquide inodore et incolore dont nous ne connaissons pas la composition pour le moment et une seringue... nous voilà bien armés de pièces à conviction qui prouvent que c’est un meurtre et non un suicide !

—Mais... mais qu'est-ce que c’est que cette histoire commissaire ! Je n’ai jamais utilisé de trucs pareils ! C’est une machination montée contre moi! Ce n’est pas possible autrement !

—À vous de nous prouver le contraire ! Mais... ce sera difficile. Tout vous accable !

David rassembla tout son courage pour se défendre. Il se savait innocent. L’indignation faisant place à la peur, il haussa le ton pour répondre :

—Pardonnez-moi commissaire, mais là vous faites fausse route !

Justine prit le relais. Le regard de David se tourna enfin vers elle. Sa beauté calma son courroux.

—Vous dites que vous avez quitté Yorick rue de La Cunette et qu’il se rendait à Bergues. Quelle heure était-il monsieur Vermeulen ?

—17h45 environ... je n’ai pas regardé ma montre à ce moment-là.

—Comment expliquez-vous que Yorick Leroy nous ait téléphoné depuis son appartement, dix minutes plus tard, alors qu’il se rendait à Bergues ?

—Il a peut-être fait demi-tour... changé d’avis... eut un problème, je ne sais pas moi !

—Tout cela est possible, effectivement, conclut Richard.

Puis il enchaîna tout de go sur la question suivante pour empêcher un temps de réflexion à son interlocuteur.

—Qu’avez-vous fait entre 15 et 17 heures, monsieur Vermeulen ? Vous n’avez tout de même pas passé tout ce temps au Carrefour de Saint-Pol ?

—Non... je l’avoue ! C’est peut-être bête ce que je vais vous dire, mais j’en ai profité pour essayer la Porsche sur l’autoroute. C’était la première fois que je la conduisais. J’avais envie de frimer. Je n’ai pas les moyens de me payer un tel engin. Il était 16h20 quand je suis arrivé à l’hypermarché.

—Et bien sûr pas de témoin avança Justine.

Il y eut un léger temps d’arrêt. Richard se gratta le front, fidèle à son habitude, pour chercher ses mots et réfléchir. Justine se leva de son siège et brisa le silence.

—Qui nous prouve que durant ce laps de temps, au lieu de « frimer », comme vous dites, avec la Porsche de votre ami, vous n’êtes pas allé à l’appartement des Leroy pour tuer Éva ? Elle était dans un état second à cause de la boisson et vous lui avez injecté un poison à l’aide de la seringue que nous avons trouvée. Et elle s’est endormie tranquillement...

—Non lieutenante, jamais je....

Richard, sans perdre une seconde, reprit la course folle de l’interrogatoire.

—Vous avez même voulu l’empoisonner au cyanure ! Pourquoi ne l’avez-vous pas simplement intoxiquée ?

—C’est absurde ! J’aimais trop Éva pour lui faire du mal...

La voix brisée de David trahissait sa peine et son désespoir. Il faiblissait.

—Je l’ai fait assez souffrir avec sa déprime... La balle rebondit dans le camp de Justine :

—Que voulez-vous dire par là monsieur Vermeulen ? Devant ce chassé-croisé qui le rendait fou, David craqua.

—De toute façon, il est trop tard maintenant... Pourquoi cacherais-je encore ma relation avec elle ?

David lâcha ses mots et ses pleurs.

—L’histoire remonte au mois d’avril, à une fête d’anniversaire au Club House. Nous nous sommes laissé envahir par nos sentiments et nous avons terminé la nuit ensemble.

—C’est donc à cause de vous qu’elle serait devenue dépressive ? Lui demanda Justine.

—Non ! Avec Yorick, à Paris toute la semaine, nous avions le temps de nous voir régulièrement. Et puis c’était facile. Elle venait au tennis et nous restions dans mon studio au-dessus du restaurant. C’était très rare quand elle venait à mon domicile de Dunkerque. La peur « du qu'en-dira-t-on ! » et que Yorick l’apprenne. Rien qu’au Club House, il fallait être vigilant en public pour ne pas éveiller les soupçons. Surtout quand les connaissances de Yorick étaient présentes.

Pas le temps de respirer, pas le temps de réfléchir, pas le temps de calculer, que Richard Magnac lançait déjà sa première conclusion :

—Donc vous avez rompu !

—Oui... c’était le 24 juillet, chez moi. J’ai annoncé à Éva que notre petit jeu était trop dangereux et que Yorick ne me pardonnerait jamais cette trahison. Je lui ai dit qu’il fallait mettre un terme à notre relation. Au départ, elle était fâchée, pensant que je la plaquais pour une autre, mais quand elle a compris que c’était uniquement par amour, son comportement a radicalement changé. Elle m’en voulait de ne pas avoir déclaré ma flamme avant son mariage avec Yorick. Elle s’est mise à en vouloir à Yorick de l’avoir épousée.

Justine compatissait. Elle comprenait l’émotion émanant des paroles de David Vermeulen. Le commissaire aussi d’ailleurs et il lui fit comprendre en perdant sa contenance. L’heure était venue d’abréger le supplice.

—Encore une question, s’écria Richard en lui montrant une photo de Petra Keller, prise seule à la sortie de la brasserie « le Milord », pendant la filature, connaissez-vous cette personne ?

—Oui, je l’ai vue début juillet dans mon restaurant, en compagnie de mon caviste. Elle était venue proposer sa nouvelle gamme de vins. Elle s’est présentée comme la directrice de Petravins, une certaine Petra, euh... je ne sais plus comment...

—Petra Keller, elle se nomme Petra Keller ! Était-elle accompagnée d’autres personnes ?

—Non seulement de mon caviste mais je lui ai présenté Yorick, qui était au Club ce jour-là. Il venait de terminer son match de tennis et je lui ai dit qu’il ratait une superbe dégustation de vins alsaciens.

—Avait-il l’air de la connaître ?

—Non, pas du tout ! Il l’a détaillée du pied à la tête tout comme je l’ai fait lorsqu’on me la présentée. C’est une superbe femme que l’on ne peut ignorer. Mais quel rapport avec Yorick, commissaire ?

—Dois-je vous faire un dessin ? Rétorqua Richard.

—Vous n’allez pas me dire que... non ? Vous plaisantez ! C’est une...

—Bon! Monsieur Vermeulen, ce sera tout pour l’instant mais étant donné les circonstances, nous sommes obligés de vous placer en garde à vue. Si vous voulez bien suivre la lieutenante Devos !

―En garde à vue !!! Commissaire, je vous en prie, pas ça ! Je vous jure que je n’ai pas tué Éva, hurla-t-il en quittant le bureau.

Richard interpella l’inspecteur Martin à l’instant où il passait devant le bureau. Il désirait avoir des nouvelles concernant les autres éléments de l’enquête.

—J’ai contacté le médecin qui était venu voir Éva lundi dernier, à son appartement, confia ce dernier. Il avait diagnostiqué une embolie pulmonaire qui nécessitait une hospitalisation. Devant le refus de sa patiente et de Yorick, il lui a fait une prise de sang et il est revenu lui administrer une injection d’héparine deux heures plus tard. Il lui avait prescrit des anti-vitamines K, autrement dit du Sintrom, avec une dose de 4 mg, en attendant les résultats sanguins, mais nous n’avons retrouvé aucune trace de ce médicament dans l’appartement mercredi.

—Tout cela est très intéressant inspecteur ! Autre chose ?

—Le toubib m’a affirmé que Yorick Leroy est sorti de l’appartement en même temps que lui pour aller à la pharmacie.

—Mais il ne s’y est pas rendu ! Il a juste fait semblant.

—J’ai vérifié bien sûr ! Le pharmacien m’a certifié n’avoir pas délivré ce médicament. Ni au nom d’Éva Lambert, ni au nom de Yorick Leroy.

—Et ce salopard a abandonné sa femme malade et est reparti à Paris dans l’après-midi jusqu’au mercredi, ajouta Magnac. Peut-être même, est-il revenu à l’appartement entre- temps ?

—Vous voulez que je vérifie si quelqu’un de l’immeuble l’a aperçu ?

—Oui, merci inspecteur, allez-y !

Justine, qui venait de raccrocher le téléphone, apostropha son commissaire qui sortait du bureau avec Pierre Martin. Son large sourire témoignait de la joie qu’elle venait de ressentir à l’annonce d’une information.

—Je viens d’avoir le directeur de la Banque Populaire ; Yorick Leroy n’avait pas de rendez-vous chez eux !

Richard se gratifiait intérieurement de toujours avoir raison et se frottait le torse de satisfaction.

—Le contraire m’aurait étonné, quoique dans tous ces mensonges, je ne m’étonne plus de rien !

—Alors, trépigna Justine d’impatience, on l’interpelle cette fois ? Je demande une commission rogatoire pour le placer en garde à vue ?

—Ouiiiii ! Et sa belle rousse aussi lieutenante !

 

 

 

 

Chapitre 18

 

Deux heures s’étaient écoulées depuis la fin de l’interrogatoire de David Vermeulen. Justine faisait une balade le long du port de plaisance pour prendre un bol d’air frais. Richard prit le parti d’aller à sa rencontre. Il ne fit pas cent mètres que sa collègue faisait déjà demi-tour. Il s’avança vers elle d’un pas énergique.

—Cela valait bien la peine de venir te retrouver puisque tu rentres ! Ta petite balade est déjà terminée ? Lui demanda Richard.

—Tu parles d’une petite balade ! Râla-t-elle, une mouette m’est passée en rase-motte au-dessus de la tête et a lâché une fiente dans mes cheveux. Regarde... juste là !

Elle lui montra la tâche blanche et gluante collée sur une de ses mèches. Richard éclata de rire.

—Et ça te fait rigoler !

Richard eut l’impression qu’elle allait le mordre, il bafouilla un timide : « Cela porte bonheur ! »

—C’est ça !

Les lèvres pincées de rage et honteuse d’être peinturlurée de fiente, elle accéléra la cadence de son pas. Devançant son supérieur de plusieurs mètres, elle rentra précipitamment dans le commissariat pour filer droit aux lavabos. Elle n’eut guère d’autre choix que de se passer la tête sous le robinet. C’est la chevelure mouillée et décoiffée qu’elle réapparut, quelques minutes plus tard, dans le bureau de Richard. L’espace d’un instant, il l’imagina au sortir de sa douche, fascinante, naturelle, attirante.

—Tu es vraiment craquante comme ça !

—Vas-y, moque-toi de moi ! Si un jour ça t’arrive, je ne me gênerai sûrement pas pour me foutre de toi ! Compte sur moi !

Richard pouffa et se dit qu’elle était encore plus belle en colère. Puis son sérieux professionnel reprit le dessus :

—Martin vient de m’avertir que nos deux lascars sont arrivés. Ils sont bouclés et l'on a pris soin de les tenir à l’écart de David Vermeulen. Yorick Leroy a immédiatement fait valoir son droit à l’appel d’un médecin pour éviter la garde à vue.

—Donc, si je comprends bien, il ne parlera pas pour le moment et si, en plus, le médecin le reconnaît incompatible avec la garde à vue, il va nous filer entre les doigts !

―Ah! Si l’épée de Jean Bart, pointée vers l’appartement des Leroy, avait pu déchirer le rideau, il aurait pu voir, de son œil infaillible, la détresse d’Éva et la sauver des griffes de son assassin ! Comme lorsqu’il tira la France de la famine, en 1694, en récupérant les navires marchands contenant le blé norvégien que Louis XIV avait acheté et que des vaisseaux de guerre hollandais avaient capturés. En ramenant les navires dans les ports français, le cours du boisseau de blé descendit de 30 à 3 livres. Ainsi, Jean Bart sauva la France en lui donnant du pain et il reçut, pour cet exploit, la croix de chevalier de l’Ordre de Saint-Louis des mains du grand Roi Soleil Louis XIV !...

Justine tenta de l’arrêter dans son délire. Pour elle le moment était mal choisi pour un cours d’histoire.

—Euh... Richard, pardon mais... !

Rien à faire. Emballé dans son discours, Richard continua son récit pittoresque :

—... et puis cette évasion de la rade de Plymouth, avec un canot volé, en 1689, au milieu de vingt bâtiments ! Il était accompagné de Claude de Forbin, son capitaine de vaisseau et de deux simples mousses! Lorsqu’on lui demanda : « Où va la chaloupe ? », il répondit, grâce à ses connaissances en anglais, « à la pêche ! ». Ils traversèrent la Manche à la rame en quarante-huit heures et prirent terre dans un village près de Saint-Malo...

—Ohé ? Du bateau ! Cria Justine excédée, je ne t’ai pas demandé une leçon d’histoire ! À t’entendre raconter les exploits de Jean Bart avec autant de ferveur, j’ai l’impression d’avoir le capitaine Haddock devant moi, racontant ceux de son ancêtre contre Rackham Le Rouge. Je te jure Richard, il te manque juste l’épée et le chapeau à plume ! Mais dis-moi, tu parles souvent avec ton pote Jean Bart de ses exploits ?

—Le soir dans mon lit, quand j’ai le temps et que je ne suis pas trop éreinté de mes dures journées, je lis ses aventures. Et puis n’oublie pas que je le croise chaque matin en traversant la Place Jean Bart ! J’ai toujours l’impression, qu’avec son épée, il me fait signe !

Richard afficha un sourire large et franc, fier de pouvoir étaler ses connaissances historiques.

—Ah, sur le coup tu m’as fait peur ! Pendant un moment j’ai cru que tu étais la réincarnation de notre corsaire vénéré. Et si nous revenions à nos moutons, question d’avoir les pieds sur terre !

—Avoue quand même que Jean Bart pointe son épée vers le lieu du crime !

—Richard, tu es un grand rêveur !

—Les grands rêveurs sont de grands romantiques ! Non ?

—Et maintenant si nous posions quelques questions à Yorick Leroy. Qu’en penses-tu mon brave Jean ?

—Entièrement d’accord chère Jacqueline* !

Richard regarda sa montre. Elle pointait déjà 18h30. Il se dit que cette journée serait bien longue, mais il voulait profiter de l’opportunité de la garde à vue du mari de la victime et de sa maîtresse pour leur arracher des renseignements capitaux. Quand Justine, secondée par l’inspecteur Martin, revint en compagnie de Yorick Leroy, on sentit tout de suite un malaise planer dans le bureau. Richard lui sauta à la gorge, sans précaution.

—Alors monsieur Leroy ! Depuis mercredi soir, toutes vos déclarations ne sont qu’un tissu de mensonges aberrant. Vous deviez bien vous douter que nous nous en apercevrions très vite.

Yorick Leroy, indifférent à l’attaque, planta son regard provocateur dans celui de Richard. Il lui répondit avec arrogance comme s’il voulait le braver en le prenant pour un imbécile.

—C’est vous qui le dites !

Justine s’assit calmement en face de lui et formula son opinion :

—Nous l’affirmons, monsieur Leroy ! Le médecin est bien venu lundi dernier pour examiner votre femme ! Elle avait une embolie pulmonaire et vous êtes sorti en même temps que lui pour vous rendre à la pharmacie de la Place Jean Bart !

—Oui, je suis allé lui chercher ses médicaments !

—Mercredi, vous n’êtes pas allé au Carrefour de Saint-Pol-sur-Mer, reprit le subtil Magnac, puisque vous avez demandé à votre ami David de faire les emplettes à votre place et vous avez même prétendu avoir un rendez-vous à la Banque Populaire du Nord, c’est exact ?

—Désolé, je ne vois pas ce que vous voulez dire. Et puis j’ai le droit de garder le silence ! Je ne suis pas bien et je veux consulter un médecin. Vous connaissez mon état monsieur le commissaire ! N’oubliez pas que je viens d’être hospitalisé...

Sa voix plaintive exacerba les nerfs de Richard. De nouveau, son poing s’écrasa sur la pile de dossiers qui encombrait son bureau.

—Cessez de jouer la comédie, gronda-t-il, cela ne prend pas avec moi ! Dites plutôt que l’embolie pulmonaire d’Éva vous arrange !

Richard se tut l’espace de quelques secondes, avala sa salive et dans un petit ricanement nerveux, sortit son accusation :

—Comment avez-vous pu vous gourer avec le dosage du cyanure ? Vous ? Si intelligent !

—Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat !

—D’accord Leroy, c’est votre droit et puisque vous voulez jouer à ce petit jeu, nous verrons bien qui est le plus fort!!! Martin, veuillez reconduire ce monsieur dans sa cellule, s’il vous plaît !

Richard, le coude droit posé sur le rebord du bureau, la tête appuyée dans la paume de sa main, se frotta le front avec les doigts, fidèle à sa tradition. Le voyant stressé, Justine entreprit de se passer une main dans les cheveux tout en lui souriant, afin de le décontracter un peu. Il posa les yeux sur elle et lui sourit bien qu’il n’en ait guère envie. Elle agissait sur lui comme un anxiolytique.

—Bon, déclara-t-elle, nous ne sommes pas plus avan....

Sa phrase fut interrompue par une tessiture de voix d’homme allant crescendo et provenant du couloir. Elle se transforma très vite en injures. Ils sortirent précipitamment du bureau et assistèrent à une rixe entre Yorick Leroy et David Vermeulen.

—Salopard, hurlait David, salopard, t’es qu’un salopard ! Le dernier des derniers, vraiment ! Et il lui asséna un uppercut bien placé.

—David, David, cria Yorick, laisse-moi t’expliquer...

Au second coup de poing, il s’écroula sur le sol, l’œil vacillant. David essuya le sang qui perlait à sa lèvre inférieure, conséquence d’une réplique assez gauche de Yorick avant de tomber.

—Quel gâchis ! Mon pauvre vieux quel gâchis ! Si j’avais su que tu trompais ta femme, Éva ne serait pas morte !

Deux brigadiers s’emparèrent de Yorick, prêt à reprendre la bagarre, quant à Justine, elle immobilisa le colosse tennisman sous l’œil ravi du commissaire. Pour son grand plaisir, la lieutenante Justine Devos était une « pro » de la pratique de l’art martial.

Richard se renseigna auprès de Levert pour connaître l’origine de l’incident. Il lui déclara qu’un brigadier avait conduit David Vermeulen aux toilettes et qu’au moment où il le ramenait vers sa cellule, il s’était retrouvé face à Yorick sortant du bureau avec l’inspecteur. Richard se frotta les mains de satisfaction. Il aimait l’action et cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas eu un cas comme celui-là. Tout échauffé il se tourna vers Justine :

—Bon, on souffle cinq minutes et on s’occupe de la ravissante Petra Keller !

 

* Jacqueline Tugghe : seconde épouse de Jean Bart et fille d’Ignace Tugghe, grand échevin de Dunkerque en 1689.

 

 

 

 

Chapitre 19

 

Justine revint dans le bureau de Richard avec deux gobelets de café. Elle lui en tendit un et s’installa à cheval sur la même chaise qu’elle avait occupée pendant l’interrogatoire de Yorick Leroy.

—Tiens, J’ai des nouvelles de Robert Dubois ! Il m’a dit que tu lui devais une casserole de moules Jumbos à La Panne si tu découvrais le nom du meurtrier avant demain soir.

—Ah ! Toujours le mot pour rire ce Dubois ! Mais à quoi joue-t-il ? On se le demande ! Avons-nous enfin le rapport complet ? On ne peut pas le surnommer Speedy Gonzales, celui-là !

—Non. Il m’a dit demain midi tout en m’affirmant, sûr de lui, que tu trouverais l’identité de l’empoisonneur avant.

Richard éclata de rire.

—Soit il prend de la schnouff, soit il se prend pour Madame Soleil !

—Non, mais plus sérieusement Richard, en allant chercher nos cafés, j’ai reçu des informations du labo. Les deux fioles étaient bien remplies de cyanure d’hydrogène. L’une d’elles a simplement été rincée. Voilà pourquoi le liquide était inodore et incolore.

—De l’eau bien sûr! Bizarre cette volonté de rincer l’un des deux flacons ! Peut-être pour faire croire que l’acte était prémédité.

—Tu te rappelles la réflexion de Vermeulen, tout à l’heure, quand on est intervenu pour séparer nos deux énergumènes : « Si j’avais su...

Et Richard compléta, jouant de son index impérial :

—... que tu trompais ta femme, Éva ne serait pas morte... ».

—Aveu de David ou accusation contre Yorick ?

Perplexe, il se gratta le front, répétant mentalement la question posée par sa collègue. Juste à ce moment, l’inspecteur Martin amena la pétillante rousse, Petra Keller. Un vent de cannelle souffla dans la pièce.

—Merci inspecteur, vous pouvez disposer... Puis il s’adressa à la jeune femme, le ton plein de tact.

—Madame Keller, j’apprécie la qualité de vos vins, mais dorénavant, chaque fois que j’ouvrirai une bouteille, je m’assurerai qu’elle ne contient pas de cyanure.

—Je suis œnologue monsieur le commissaire, pas criminelle, répondit effrontément la diabolique alsacienne.

—Permettez-moi d’en douter chère Madame ! Pour la police, les villes de Dunkerque et de Barr ne sont pas si éloignées que ça et nous avons appris le décès étrange de votre mari !

—C’était une crise cardiaque commissaire, une mort tout à fait naturelle. Rien d’étrange là-dedans ! D'ailleurs, mon beau-père...

—Juste un beau-père madame Keller ? Pouvez-vous le jurer ?

—Il me semble que vous attachez plus d’importance aux rumeurs qu’aux facultés du médecin, le nargua-t-elle en se trémoussant sur ses talons aiguilles, l’œil débordant de malice.
Puis elle s’assit sur le fameux siège des malfrats en tous genres, un sourire sardonique sur ses lèvres vermeilles. Justine rongeait son frein. Richard savait que sa collègue n’attendait qu’une seule chose, se défouler sur la belle vénale. Il lui donna le feu vert.

―Lieutenante Devos, avez-vous d’autres questions à formuler à notre suspecte ?

Le sourire que Justine adressa à Richard en disait long sur ce qu’elle ressentait ; une satisfaction sans pareille. Il devinait qu’une petite pointe de jalousie taquinait sa subalterne depuis qu’elle le savait interpellé par les attraits séduisants de la rouquine. Quel homme ne le serait pas d’ailleurs ? Bien heureuse de ne pas en être un, elle ne la louperait pas !

—Madame Keller ! Vous avez empoisonné Éva Leroy, car Yorick son époux... VOTRE AMANT... n’en était pas capable !!! Vous avez dissimulé les fioles de cyanure chez David Vermeulen POUR le faire accuser ! Vous êtes venue depuis PARIS... le jeudi soir en TGV... pour brouiller les pistes, car vous étiez déjà à Dunkerque le MERCREDI...

Justine appuyait sur chaque mot important comme si elle voulait lui enfoncer un pieu dans le cœur à chaque fois. Rebelle, Petra fit de même pour se défendre :

—SI c’est ainsi que VOUS le prenez, JE DEMANDE la présence de MON AVOCAT !

Puis jouant à nouveau de son charme, elle reprit sa petite voix mielleuse pour parler à Richard.

—Je n’ai rien à me reprocher, commissaire, je vous le jure !

Richard, adossé confortablement contre son siège, tapotait un crayon sur ses lèvres comme pour les murer. Son regard était plus attiré vers Justine que vers Petra. Il était certain, au fond de lui, que sa coéquipière s’acharnait sur l’Alsacienne à cause de lui, à cause de sa jalousie et cette rivalité entre les deux femmes lui procurait un certain plaisir. Justine ne laissa ni le temps à Richard de lui répondre, ni à Petra le temps de l’amollir. Elle réitéra ses accusations avec encore plus de hargne.

—Madame Keller, vous êtes la maîtresse de Yorick Leroy depuis plusieurs mois et vous aviez l’intention de créer votre propre société : PETRAVINS ! Vous avez donc attiré monsieur Leroy dans vos filets afin de vous approprier les biens de son épouse.

—Les biens de son épouse ! Quels biens ? Vous vous moquez de moi inspecteur ou... comment dit-on pour une femme ? Inspectrice peut-être ?

Exaspérée, Justine combla, par un grand pas de conquérante, l’espace qui la séparait de Petra Keller. Elle fit pivoter son siège d’un quart de tour pour l’avoir bien en face d’elle et posta son visage à quelques centimètres du sien.

—LIEUTENANTE ! Madame Keller ! LIEUTENANTE DEVOS !

Devant l’impertinence de son interlocutrice, Justine avait les nerfs à fleur de peau. Elle était consciente qu’elle se fichait d’elle dans le but de la provoquer. Pour mettre un terme à leur discussion qui tournait au vinaigre, Richard se leva et invita Petra Keller à le suivre.

—Madame Keller, je vous maintiens en garde à vue pour la durée maximale légale. Je vous raccompagne jusqu’à votre cellule, car je ne suis pas sûr que vous y arriveriez entière avec la lieutenante Devos !

En sortant, il fit un clin d’œil à Justine et s’avança dans le couloir, tenant la belle rousse par le bras. Arrivé à la hauteur de la cellule de David Vermeulen, il ralentit son pas et s’arrêta dans l’espoir d’une réaction de sa part à la vue de l’Alsacienne. Il ne fut pas déçu du résultat de sa stratégie.

—Espèce de salope ! S’insurgea-t-il, en voyant celle qui avait fait chavirer le cœur de son plus grand ami.

Petra Keller le fixa droit dans les yeux, sans ciller, et resta stoïque face à l’agression verbale de David.

—Sale pute, dites quelque chose bon sang ! Éva est morte à cause de vous ! Vous comprenez ça ?

Richard Magnac, posa la main sur l’épaule de Petra pour l’inviter à se détourner des fustigations de Vermeulen. Juste avant de détacher son regard de lui, elle ouvrit enfin la bouche.

—Je ne suis responsable de rien. Je n’ai pas volé Yorick à sa femme, c’est lui qui m’a choisie ! Il avait sans doute ses raisons... non ?

Quelques instants plus tard, le commissaire réintégra son bureau où Justine l’attendait.

—Martin est venu me parler Richard. Le docteur a examiné Yorick Leroy et il n’a pas eu gain de cause. Nous pouvons donc le maintenir en garde à vue.

—Au moins une bonne nouvelle ! Mais on n'est toujours pas plus avancé dans notre enquête.

—J’ai l’impression que tu vas gagner une casserole de moules offerte par Robert Dubois !

—Oui, il faudrait un rebondissement extraordinaire avant demain midi pour trouver le coupable. C ’est à se demander si Dubois ne nous cache pas un élément primordial !

—De toute façon, on ne pourra inculper le coupable que pour tentative de meurtre et à la rigueur, pour non- assistance à personne en danger... en plus si c’est le mari !

—Eh, oui ma Juju ! Drôle d’histoire... et ça faisait longtemps que ça n’était plus arrivé !

—Ouch ! Tu m’appelles Juju ! Aurais-tu une proposition indécente à me faire ?

—Rien d’indécent rassure-toi. Je veux juste t’inviter à boire un Pinot noir au « Tormore », rien que pour décompresser.

Justine sourit.

—Je savais bien que tu allais me faire une proposition indécente !

—Prendre un verre ensemble n’a rien d’indécent ! On le fait deux ou trois fois par semaine. Que t’arrives-t-il ma Juju ?

—C’est qu’à ta Juju, tu ne lui feras plus boire un vin des vignobles Meyer ! Voilà ce qui est indécent mon cher commissaire Magnac. Ta Juju n’a pas envie de mourir empoisonnée !

—Ouch ! Petra t’irrite à ce point-là ? Alors un bon rosé du Chud, ça te tente ?

—Vamos Richard !

Juste avant de sortir, Justine l’attrapa par le cou et déposa un furtif baiser sur ses lèvres. Une puissante montée d’adrénaline terrassa l’invincible commissaire Magnac.

 

 

 

 

Chapitre 20

 

En ce début de matinée du mardi 2 septembre, une femme d’une trentaine d’années se présenta au commissariat. Sobrement vêtue d’un tailleur noir et d’un chemisier blanc, les cheveux ébène coupés très courts et le regard dissimulé derrière des lunettes de soleil, elle demanda à rencontrer le commissaire Magnac. Elle avait, soi-disant, des révélations à faire concernant la mort d’Éva Lambert.

Elle fut immédiatement prise en charge par l’inspecteur Martin qui la conduisit jusqu’au bureau de son chef. Lorsqu’elle entra, Justine était en grande conversation avec lui. Elle se retourna et la dévisagea de la tête aux pieds. Elle ressentit, à ce moment-là, une impression bizarre de déjà-vu. Cette silhouette lui était familière, mais elle ne parvenait pas à se rappeler, où et quand, elle l’avait déjà croisée. Après lui avoir tendu la main en guise de bienvenue, le commissaire la pria de prendre place en face de lui.

—Qu’avez-vous de si important à nous révéler concernant la mort d’Éva Lambert, épouse Leroy ?

—Je viens dénoncer Yorick Leroy ! Avec la complicité de sa maîtresse, la veuve Petra Keller, il a bien tenté d’assassiner son épouse en voulant l’empoisonner.

La surprise de Richard se transforma très vite en perplexité.

—Mais comment pouvez-vous être aussi catégorique dans votre accusation, chère Madame ? Madame... heu... comment déjà ?

Justine n’attendit pas qu’elle se présente. Il lui semblait, dans son esprit, que la lumière se faisait sur l’identité de l’inconnue.

—Maintenant, j’y suis ! Vous êtes la femme qui était à la brasserie « Le Milord » vendredi soir. J’avais remarqué votre attitude ambiguë. Vous feigniez de lire un magazine sous vos lunettes de soleil, alors qu’en réalité, vous étiez en train d’épier Yorick Leroy et Petra Keller!

La jeune femme ôta ses lunettes. Justine, adossée contre le mur derrière Richard, fut stupéfaite en découvrant son visage. Richard non plus n’en croyait pas ses yeux.
Ce regard, il le connaissait !

—Ce n’est pas possible... non ce n’est pas possible !

—Et pourtant si commissaire ! C’est bien moi ! Avec une tête différente, je vous l’accorde !

Les deux gradés étaient éberlués. Justine se laissa choir sur une chaise, estomaquée.

—Pfff ! C’est... c’est incompréhensible ! Madame Leroy !!! Vous étiez morte !

Richard avait beau se gratter le front, mordiller son stylo, il restait pantois devant la situation. Son cœur battait très fort. Il comprenait, qu’avec cette surprenante nouveauté, le bout du tunnel approchait à grands pas.

—Non, ce n’est pas moi qui suis morte puisque je suis devant vous aujourd’hui pour crier justice ! C’est ma sœur jumelle Célia qui est morte. Ma malheureuse sœur Célia !

—Ah ! Vous aviez une sœur jumelle ?

—Oui, commissaire On lui avait découvert, début mai, une tumeur au cerveau, inopérable, avec un pronostic de survie de trois à quatre mois maximum. Vous me voyez vraiment désolée de n’apparaître que maintenant, mais j’attendais que mon mari... euh, pardon, mon ex-mari et sa pouffiasse se retrouvent entre vos mains. J’étais prête à les étrangler de mes propres mains !

Richard se ressaisit face à cette femme qu’il croyait sortie d’outre-tombe.

—Calmez-vous madame Lambert ! Maintenant que votre sœur Célia est entrée dans l’histoire, j’ai besoin d’un gros éclaircissement de votre part. Vous pourriez faire partie des suspects...

—... partie des suspects ?! Chevrota-t-elle, heurtée par de tels propos.

Des larmes commençaient à poindre aux coins de ses jolis yeux, des larmes d’outrage, de chagrin et de haine.

—Concernant les dernières volontés de ma sœur, j’ai une lettre qu’elle a déposée chez son notaire fin juillet, ainsi que le message vocal qu’elle m’a laissé juste avant sa mort...

Moment d’émotion. Richard et Justine restaient suspendus à ses lèvres dans l’attente de la suite. Un soubresaut dans sa poitrine la réduisit au silence quelques secondes puis elle reprit, entre deux sanglots :

—Vous savez commissaire, Célia était diplômée du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Elle me savait menacée et a voulu jouer son dernier rôle en se faisant passer pour moi.

Justine était tout aussi intriguée que son supérieur hiérarchique. Cette histoire les dépassait.

—Mais pourquoi ce rôle madame Lambert ?

Richard analysait chaque geste et chaque mimique de la jeune femme. Elle pouvait, malgré une peine apparente, être tout aussi diabolique que la fameuse Petra Keller.

—Parce que mon mari me trompait et que sa charogne de maîtresse voulait vider mon compte en banque pour créer sa société. Elle lui avait promis un enfant, garant de leur amour, et mon idiot de mari s’est fait berner. Elle l’a poussé à me tuer pour mon argent et cet imbécile n’y a vu que du feu !

—Comment étiez-vous au courant de la liaison entre votre conjoint et Petra Keller, madame Lambert ?

—Au départ, ce fut une simple odeur persistante de parfum dans la voiture... du « Chanel n°5 »... une senteur de cannelle tenace et récurrente qui m’a mise dans le doute ! Moi je porte toujours « Midnight Poison » de Christian Dior. J’ai contacté la société où travaillait mon mari en m’efforçant de ne pas passer par sa complice de secrétaire qui le couvrait vis-à-vis de moi, pour ses absences injustifiées. Je me suis adressée à la direction qui m’a avoué que Yorick était malade depuis deux mois environ. Nous étions au mois d’avril.

Yorick n’était pas très doué avec l’informatique et fort négligent parfois. En allant sur son PC, j’avais remarqué qu’il avait laissé sa messagerie active, avec son mot de passe visible. Cela m’a permis d’avoir pas mal de renseignements. Ce con n’a jamais eu l’idée d’en changer les codes d’accès, j’en ai profité !

—Et qu’avez-vous fait ensuite ? Questionna Richard.

—J’ai engagé un détective qui l’a pisté à Asnières et il m’a confirmé sa liaison avec la veuve Keller. Yorick voyageait très souvent avec elle et ils étaient en train de créer une société avec un apport financier très important, à part égale. Donc, comme je dispose d’un beau capital -l’héritage de mes parents- j’ai tout de suite deviné qu’ils voulaient me voler mon argent et que le seul moyen d’y arriver était de me faire disparaître.

Justine, plongée dans l’histoire et avide d’informations supplémentaires, commença à poser ses propres questions :

—Et quand votre sœur est-elle intervenue ?

—Au moment de ma séparation d’avec David Vermeulen! Je suppose que vous êtes informé de mon aventure sentimentale avec lui !

Là, grand moment d’introspection. Richard et Justine ne savaient comment lui dire qu’ils étaient avisés de la chose. Éva ravala ses pleurs. Ils se transformèrent en rogne.

—Et dire que le jour où il a appris ma mort, il a eu le culot de s’amouracher d’une nouvelle conquête. Finalement, ces belles paroles n’étaient que du vent !

—Euh... ! Oui, monsieur Vermeulen nous l’a avoué ! Balbutia Justine, un peu gênée d’être entrée ainsi dans l’intimité de gens inconnus, mais cela faisait partie de son boulot.

—Ma sœur est donc venue habiter chez moi au lendemain de cette rupture, le vendredi 25 juillet. C’est lors de cette journée qu’elle m’a fait prendre connaissance de son plan. Insistant bien sur le fait qu’elle me sentait en danger avec Yorick, elle me poussa à accepter sa proposition. Je suis donc allée m’installer chez elle, à Calais, mais juste quand Yorick était présent à l’appartement ou encore, le mercredi, quand David venait me rendre visite. Dans notre jeunesse, nous avions déjà joué à ce petit jeu en échangeant nos flirts. On bluffait nos mecs à chaque fois et nous en étions fières. Son astuce était de prendre ma place jusqu’à sa mort, dans l’attente que Yorick tente de la supprimer. Et le pire, monsieur le commissaire, c’est que nous avons eu raison !

Le fin limier de Magnac écoutait attentivement toutes les déclarations d’Éva Lambert, cherchant une faille. Mais rien. L’histoire tenait la route et la sincérité peignait les traits de la rescapée.

—Vous n’aviez pas peur que Yorick découvre votre mascarade ?

—Bien sûr ! J’avais la frousse que Yorick remarque le subterfuge, mais Célia était certaine qu’avec ses talents de comédienne, il ne se douterait de rien. C’est pour cela que ma sœur m’a inventé une dépression aiguë et subite. Avec les symptômes que la tumeur provoque: troubles du comportement, de la mémoire, des émotions, maux de tête, fatigue, somnolences, étourdissements et pertes d’équilibre, elle m’affirmait qu’elle ne pouvait pas rater son rôle.

—Qu’avez-vous à dire sur le jeune homme qui livrait les bouquins et l’alcool ?

—Serge Bocquet ? Je ne l’ai jamais vu ! Il apportait le journal et les bouteilles. Cela permettait de faire croire que je m’étais réfugiée dans l’alcoolisme. Un garçon bien qui ne posait jamais de question, bien content de recevoir un peu de fric. Il restait de temps en temps avec Célia dans l’appartement pour discuter des choses de la vie, de sa vie surtout, misérable. Quand j’étais là, j’étais très discrète, en évitant de tomber sur les voisins et en me cachant dans la chambre ou dans la salle de bains si quelqu’un arrivait à l’improviste. Voilà aussi pourquoi j’ai changé de coiffure le 25 juillet !

Éva raconta ensuite qu’entre sœurs, elles se servaient parfois un verre, mais que le reste de l’alcool valsait dans l’évier. Elles s’arrangeaient toujours pour garder une ou deux bouteilles pleines, ainsi que le flacon d’Armagnac entamé, millésimé 1958, année de naissance de leur père. Elle souligna qu’alors qu’il la croyait endormie dans le sofa, Célia avait vu Yorick verser du poison dans les deux bouteilles de vodka le week- end précédant sa mort et avait liquidé le fond d’une fiole dans la bouteille d’Armagnac.

—Toute votre histoire est bien intéressante madame Lambert, s’écria Richard, mais sans preuves concrètes, nous ne pouvons pas accuser votre mari de tentative de meurtre !

—La preuve, je l’ai commissaire ! 

Éva se pencha vers le sac qu’elle avait déposé près de son siège, à même le sol, et en extirpa deux bouteilles de Vodka.

—Vous nous offrez l’apéro ? Plaisanta Richard, tout aimable.

—Si vous voulez mourir aujourd’hui, oui ! Voici les deux bouteilles de Vodka contenant le cyanure monsieur le commissaire. Lorsque Yorick est parti, lundi dernier, soi-disant à Paris, j’ai récupéré les bouteilles et je vous jure que lorsqu’il est revenu mercredi vers 15 heures, ma sœur m’a affirmé qu’il était devenu blanc comme la mort en la voyant toujours vivante. D'autant plus qu’il n’y avait que des bouteilles vides, à part le fameux Armagnac de mon père. Pour pousser le bouchon encore plus loin, elle a eu le courage de lui proposer un verre d’Armagnac, qu’il a naturellement refusé. Et pour lui prouver qu’elle n’avait pas peur, elle a bu plusieurs verres, coup sur coup, représentant la moitié de la bouteille.

—Astucieux... très astucieux, madame Leroy la complimenta Justine.

Richard en déduisit tout de suite :

—Ce qui confirme le taux élevé d’alcool dans le sang et la présence d’un faible taux de cyanure ! Je suppose que...

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’Éva reprenait son récit palpitant.

—Depuis lundi, ma sœur savait qu’elle vivait ses dernières heures. Mon médecin traitant me l’avait confirmée après sa visite. Par pitié devant la souffrance que ma sœur subissait et en croyant que c’était moi, Yorick avait finalement appelé le docteur qui était de connivence avec nous. Celui-ci a diagnostiqué une embolie pulmonaire bien réelle, sans avouer que la tumeur faisait ses derniers ravages. En réalité, il ne lui a pas fait de piqûre d’héparine, mais de morphine, pour la soulager. Je lui ai fait plusieurs de ces piqûres dans le bras les derniers jours.

—N’auriez-vous pas laissé traîner une seringue dans l’appartement par hasard ? Demanda Justine.

—Si! Celle que j’ai utilisée mercredi. Je l’avais déposée sur la table de la cuisine et j’ai oublié de la reprendre.

—Voilà ce qui explique la présence de la seringue avec les deux flacons ! En conclut Richard en s’adressant à sa collègue.

—Hum... Tu as raison Richard, répondit Justine, sans doute que dans la précipitation, juste avant notre arrivée, Yorick a pris peur en la trouvant et l’a planquée avec les fioles de cyanure.

Richard n’en revenait pas du cynisme de l’histoire et se demandait comment un homme pouvait regarder sa propre épouse boire le poison qu’il lui avait destiné.

—Et qu’a fait Yorick pendant qu’elle avalait le breuvage mortel ?

—Il la regardait en souriant. Voici d’ailleurs le dernier message qu’elle m’a laissé sur la boîte vocale de mon portable. Il était 16h50... écoutez commissaire :

« Ma chère Éva, je t’aime. Pour moi c’est fini. Est-ce la tumeur qui m’emporte ou le cyanure dans l’Armagnac de papa ? Je n’en sais rien. Mais là je sens que je vais tomber ! Quand Yorick est rentré, il était sidéré de me voir encore en vie. Je savais pourquoi alors je lui ai proposé un verre d’Armagnac... Il n’en a pas voulu, et pour cause ! Il m’a regardé boire sans sourciller, avec un sourire sadique puis ne me voyant pas m’écrouler, il est parti dans son bureau, sûrement pour attendre ma fin. Je suis là, à te laisser ce message, depuis la salle de bains en... espérant qu’il ne m’entende pas. Je... je crois que je vais m’écrouler. C’est fini Éva... je vais te quitter mais avant, je veux encore respirer une dernière fois ton parfum Dior que j’aime tant, pour sentir ton odeur et avoir l’impression que tu es là, auprès de moi. Je range mon téléphone où tu sais. Adieu ma chérie... ma sœur adorée... prends bien soin de toi et prends garde à toi ! Je t’aime...».

Tout commissaire et toute lieutenante qu’ils étaient, Richard et Justine étaient émus à l’écoute des paroles d’une personne vivant ces derniers instants. Un scintillement dans les yeux de Justine montrait qu’elle était au bord des larmes. Richard, quant à lui, était devenu aussi muet qu’une carpe. En entendant pour la énième fois ce message, Éva s’était effondrée en pleurs sur sa chaise. La lieutenante Devos prit sur elle-même pour continuer l’interrogatoire.

—Comment se fait-il que nous n’ayons pas retrouvé son téléphone ? C’est dingue ça !

—Il est dans ma trousse à maquillage dans le tiroir du meuble à côté du lavabo madame la lieutenante ! Célia m’avait dit qu’elle le cacherait là pour que Yorick ne le découvre pas.

—Quelle merveilleuse présence d’esprit pour une personne mourante comme votre sœur, applaudit Justine !

Toujours les neurones en exergue et malgré de fortes émotions, Richard cherchait encore la petite bête. Comme à son habitude, il se frotta le front et lâcha la question qui le turlupinait :

—Il y a un truc que je ne comprends pas. Comment se fait-il que le légiste n’a pas remarqué sa tumeur au cerveau ?

—À cause de moi commissaire ! Réagit Éva, j’ai fait des études de médecine que j’ai abandonnées à mon mariage et j’ai eu l’occasion de faire un stage avec Robert Dubois. Je lui ai demandé d’attendre un peu pour vous divulguer certaines informations, de peur que l’enquête ne soit bouclée pour mort naturelle.

—Pourtant, nous avions une preuve avec les bouteilles contenant le cyanure !

— Mais Yorick se serait senti en danger en apprenant que j’étais en vie. Il aurait pris la fuite avec sa rousse commissaire !

—Très juste, la défendit Justine, le fait que le médecin ait décelé une embolie pulmonaire, il ne se sentait plus menacé.

Justine se leva et dirigea son regard vers celui de son chef. Toujours connectés par la pensée en ce qui concernait les enquêtes, ils n’avaient pas besoin d’échanger de paroles pour se comprendre. Richard n’eut qu’à faire un signe de la tête pour qu’elle agisse. Elle sortit du bureau pour demander aux deux brigadiers de chercher Yorick Leroy et Petra Keller.

Le moment de la confrontation était arrivé. Le commissaire, conscient que cette épreuve indispensable risquait d’être pénible pour Éva, l’a pria de se lever et de se poster en retrait, près de la porte. Il craignait quelques représailles. Dès que les deux appréhendés pénétrèrent dans la pièce, leurs regards se rivèrent immédiatement sur les deux bouteilles de Vodka. Ils n’avaient pas encore décelé la présence d’Éva, blottie contre le mur du fond. Justine prit deux verres dans le placard de service et les posa sur le bureau, près des bouteilles.

—Puis-je vous offrir un verre de vodka monsieur Leroy, madame Keller ? C’est vraiment de bon cœur, assura Richard sur un ton sarcastique.

—Non... non ... je n’ai... pas..., marmonna Yorick entre ses dents.

—Vous n’avez pas soif ou pas envie d’être empoisonné au cyanure, monsieur Leroy ?

Un silence coupable se fit le maître des lieux. Justine ne laissa pas refroidir le réquisitoire et se réjouissait intérieurement de les savoir piégés. Elle sévit d’une voix ferme :

—VOUS ne voulez pas boire l’apéro avec NOUS, car VOUS tremblez d’être empoisonné par LE POISON que VOUS avez versé dans les bouteilles ! Un poison mortel que votre charmante maîtresse, Petra Keller, vous a procuré pour tuer votre femme ! Avouez !!!

Et tandis que le poing vengeur de Justine s’abattait sur le bureau, faisant vaciller les récipients, une petite voix se fit entendre derrière eux, presque inaudible.

—Désolée mon chéri...
Yorick se retourna et son visage devint blême.

—Éva !!! Toi ici !!! Mais c’est... impossible !!!

—Comme tu me le répétais souvent mon chéri, « RIEN N’EST IMPOSSIBLE ! », et je te prouve que tu avais raison. Tu avais oublié ma sœur Célia. Tu n’as même pas remarqué que ce n’était pas moi...

—Éva ! Crois-moi mon amour, je ne voulais pas te tuer ! C’est Petra ! Tout est à cause d’elle !!!

Le grand commissaire Magnac se mit debout, se plastronna, caressa sa cravate et annonça froidement :

—Vous êtes en état d’arrestation monsieur Leroy ! Nous allons vous déférer au parquet et là je pense sincèrement que vous avez vraiment besoin des services de votre avocat ! Quant à vous madame Keller, nous n’avons aucune preuve de votre complicité même si nous sommes persuadés que vous êtes l’instigatrice de ce drame. Une question : qu’auriez-vous fait de Yorick Leroy après lui avoir subtilisé son pognon ? Hein ?

—Je ne voudrais pas être à votre place madame Keller, poursuivit Justine pleine de dégoût, autant votre beauté extérieure est éblouissante, autant votre beauté intérieure est noire et pourrie.

Deux brigadiers emmenèrent Yorick Leroy et Petra Keller vers leur cellule. La belle alsacienne serait relâchée un peu plus tard.

Au moment où Éva sortit du bureau du commissaire, elle croisa David Vermeulen qui venait juste d’être libéré de sa garde à vue.

—Éva, c’est bien toi ? Ce n’est pas possible, je rêve !

David était complètement ahuri par cette apparition fantomatique.

—Non, lui cracha-t-elle à la face, les lèvres déformées par la haine, je m’appelle Célia ! Célia avec un grand C.

—Célia ??? Mais...

—Pauvre con ! Sors de ma vie et définitivement !

Richard, qui avait observé la scène, se retourna en se disant que l’affaire était enfin classée. Il n’était pas mécontent des fruits de son labeur. Il eut une pensée de gratitude pour sa coéquipière la lieutenante Devos. Que ferait-il sans elle ? Que ferait-il sans sa Justine ? Sa Juju ?

Tiens ! Elle l’attendait, tout sourire. Dès qu’il referma la porte de son bureau, elle s’avança vers lui. Le regard qu’elle lui porta à ce moment-là n’était pas un regard de gratitude, mais d’amour. Il sentit les battements de son cœur s’accélérer, son flux sanguin lui monter violemment jusqu’aux oreilles. Elle s’avança encore et encore et encore, jusqu’au contact de leurs corps. Les lèvres de Justine, ouvertes, consentantes, effleurèrent les siennes, prêtes à cueillir un doux baiser qu’il n’osa pas lui accorder.

« Mais quand vas-tu te décider commissaire Magnac ?, se lamenta-t-elle intérieurement, n’osant prononcer un mot, restant dans l’attente d’un premier échange sensuel.

« Es-tu aveugle à ce point ? ».

Et Richard se souvint de la phrase de son frère Bruno :

«Bon sang, qu’elle est belle et craquante. Fonce ! Cette fille te dévore des yeux Richard !».

 

Épilogue


Quelques semaines plus tard

Richard Magnac était bien pensif. Isolé dans son bureau, il rangeait la pile de dossiers qu’il venait de compulser en ce vendredi après-midi, avant de quitter le boulot. Le vague à l’âme l’avait envahi depuis plusieurs jours, ce qui provoquait un certain malaise au sein du commissariat. Depuis lundi, ses collègues avaient bien de la peine à le voir plonger toute la journée dans la paperasserie. Cela le rendait ronchon. Il grognait comme un ours pour un oui ou pour un non. Une attitude qui ne collait pas du tout avec sa bouille joviale habituelle. L’inspecteur Martin frappa à sa porte. Il le pria d’entrer. Et sans vouloir amplifier sa mélancolie, il aborda le sujet qui le tourmentait :

—Avez-vous des nouvelles de Justine commissaire ?

—Non pas vraiment... même pas une carte postale, même pas un petit coup de fil. Il y en a qui ont de la chance inspecteur ! Se faire dorer au soleil, au bord de la piscine, en sirotant un cocktail à la Costa Blanca ! C’est vachement plus passionnant que de croupir sur une chaise à remplir des putains dossiers de merde !

—Elle rentre lundi après-midi ! Non ? Encore un petit week-end et vous la reverrez votre lieutenante !

—Mais je ne trouve pas le temps long en attendant le retour de la lieutenante Devos, mon cher Martin! Qu’insinuez-vous ?

—Ah, mais commissaire, je ne me permettrais pas d’insinuer quoi que ce soit ! Seulement, tout le monde ici a remarqué que vous étiez d’une humeur exécrable depuis qu’elle est partie ! J’ai l’impression que vous ne vous en rendez même pas compte.

—Mon cher Martin, vous avez raison! Elle me manque, mais elle a bien mérité ses congés. J’ai beaucoup d’admiration pour Justine et je la considère comme ma propre fille.

—Dites plutôt que vous êtes amoureux d’elle commissaire et ne me dites pas le contraire ! Vos yeux vous trahissent. Vous ne savez décidément pas mentir.

—En tout cas, je suis très heureux qu’en partant, elle ait pensé à moi pour aller la rechercher à l’aéroport d’Ostende, lundi vers midi.

Conciliant et apitoyé, l’inspecteur Martin lui tendit une main chaleureuse et lui souhaita de passer, néanmoins, un bon week-end. Pour Richard, ces deux jours de repos seraient reposants et casaniers. Il squatterait son divan de célibataire en plongeant dans la télévision ou dans un bon roman. Comme d’habitude.

Juste au moment où il se leva pour prendre son duffle-coat suspendu au portemanteau près de la porte d’entrée, la sonnerie du téléphone retentit.

—Allo ? Ici le commissaire Magnac, j’écoute !

—Oufti! Mon chtimi Richard, s’écria un homme, tomber directement sur toi, c’est ce qui s’appelle avoir du bol !

—Fichtre, Albert depuis le temps ! Tu t’ennuies dans ton commissariat de Liège pour penser tout d’un coup à moi ?

Le timbre guttural de la voix d’Albert Leblanc, commissaire de la police judiciaire de Liège, réjouit les tympans de Richard et lui réchauffa le cœur.

—Non, non, y’a du boulot mais mon voisin, Roger Constantin, qui t’a rencontré par hasard fin août à Dunkerque, m’a dit que je te manquais cruellement !

—Oui, je me souviens de lui ! Ce fut une rencontre mémorable et renversante, hi, hi, hi !

Richard éclata de rire au souvenir de la scène qui s’était produite Place Jean Bart. Albert, contaminé par le rire communicatif de son ami, se mit à rire aussi.

—Il m’a raconté votre culbutant tête-à-tête inattendu et m’a même précisé que ça s’est passé sous l’œil de Jean Bart !

—Eh, oui ! Et il n’y a pas que notre rencontre qui s’est passée sous l’œil impitoyable de Jean Bart, un crime aussi ! Quand on se verra, je t’expliquerai toute l’histoire devant un bon verre de vin !

—Ah, ah, ah, mon vieux maniaque, tu n’es qu’un vieux pirate ! Mais trêve de plaisanteries je t’appelle car je voudrais des renseignements sur un type de Dunkerque qui habite justement Place Jean Bart.

—T’as des ch’tis qui foutent le bordel à Liège ?

—Non, j’ai besoin d’informations sur un certain Yorick Leroy. On l’a retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel, près du Palais des Congrès.

 

FIN

© Roger Constantin et Krystel

 

Chris Lef Editions - dépôt légal 2014

ISBN : 979-10-94147-02-3

EAN : 9791094147023

 

 

 

Les auteurs

A nous milord

Roger Constantin et Krystel à gauche.

A droite Clair Pirotton épouse de Roger ou de Christian, c'est selon...

L'improbable alliance de deux auteurs que rien ne réunissait au départ sauf cet incroyable challenge d'écrire un polar.

Roger Constantin vit au sud de Liège dans les Ardennes belges et son premier roman aborde le domaine sentimental aux dimensions fantastiques.

Krystel habite Dunkerque et écrit des romans historiques, passionnée par la vie de Louis XIV.

Ensemble, ils ont relevé le défi.

 

 

Source des photos d'illustration : clairmandreza©2018  www.voyagerapetitprix.com

 

 

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